‹ ThéâtreChapitre 28 sur 69 · SCENE IV MADAME GALLARDOiN, SIMONE · texte numérisé non relu

SCENE IV MADAME GALLARDOiN, SIMONE

SIMONE, entrant par la gauche.

Vous m'avez demandée ?

MADAME GALLARDON

Oui, ma chère enfant... Tu garderas tout ton calme, n'est-ce pas? Tu vas en avoir grand besoin. SIMONE.

Pourquoi? Que se passe-t-il?

MADAME GALLARDON

Il y a un instant, — oh! pour servir ses propres intérêts, — Madame Lajiano m'a avertie que nous eussions à retenir Jacques, car il se préparait à la rejoindre.

SIMONE

Ah ! mon Dieu !

MADAME GALLARDON

J'ai aussitôt questionné ton mari... Je n'ai obtenu de lui que des réponses incohérentes... Et il est parti furieux... Mais, moi^ je ne crois guère à la durée de cet élan... Jacques présentement ne sait plus bien ce qu'il fait. Il faut que tu profites de sou désarroi pour le retenir I

SIMONE

Par quel moyen?

MADAME GALLARDON

Il prend le train de midi et demi. Habille-toi. Viens avec moi à la gare... Et là, un mot de reproche tendre, une prière gentille suffiront pour le ramener, j'en ai la conviction.

SIMONE

Inutile.

MADAME GALLARDON

Qu'en sais-tu?... Essaie!

SIMONE

Impossible !

MADAME GALLARDON

Pourquoi ?

SIMONE

Je ne peux pas... Je n'irai pas.

MADAME GALLARDON

Mais songe, s'il s'en va, qu'il peut retrouver celte femme, qu'elle peut se raviser, se mettre en tête de le garder, et alors, tu le perds pour toujours. SIMONE.

Ah 1 qu'il revienne ou non, il est déjà perdu pour moi!

MADAME GALLARDON

Je t'en prie, viens là-bas tout de même; tiens, ne serait-ce que pour constater sa fuite... La loi t'en donne le droit.

SIMONE

A quoi bon r... E^l-cc qu'on se fait aimer par huissier >... Je serai bien avancée quand je posséderai un papier timbré qui atteste mon malheur !

MADAME GALLARDON

. Ainsi, tu ne veux rien faire ?

SIMONE

Parce qu'il n'y a rien à faire... (Elle se jette en sanglotant dans les bras de madame Gallardon.) Ah! ma chère amie, comme je souffre I

MADAME GALLARDON

Ma pauvre enfant !

SIMONE

Le misérable!... Moi qui l'adorais!... Moi qui ne vivais que par lui et pour lui I

MADAME GALLARDON

Ne m'en veuille pas, Simone, mais si tu l'aimes tellement, pourquoi te refuses-tu à la démarche que je t'offre?... Pourquoi t'obstines-tu à ne pas faire les quelques pas qui te rendraient son amour ?... Oh! va ! je devine bien en ce moment les révoltes de ton orgueil meurtri?... Maispenses-y, Simone, as-tu le droit de te montrer si impitoyable pour un homme qui, avant ce jour, en somme, ne t'avait jamais trompée? SIMONE, éclatant.

Lui t... Mais vous ne savez donc pas que depuis huit ans il ne fait que cela, que depuis notre mariage, pas un jour ne s'est passé sans un mensonge, sans une trahison !

MADAME GALLARDON

Tu le savais et tu te taisais 1 SIMONE.

Il fallait bien que je me taise!

Pourquoi cela ?

SIMONE

Parce que... Mais, me comprendrez- vous ?... J'avais dans ma détresse conçu un idéal, une sauvegarde dernière... Je voulais que Jacques me prît simplement pour une femme aveugle et crédule... Je voulais anéantir par mon silence toutes les vilenies qui étaient entre nous... Et notre pauvre amour, souillé, traîné dans la fange de toutes ses trahisons, je rêvais de feindre qu'il fût resté l'amour exquis et sans tache des premiers jours... C'était fou, n'est-ce pas>... C'était l'irréalisable!... Est-ce qu'on peut refaire de la pureté avec de la boue, du bonheur avec du mensonge ?... Ah î tenez, je le hais, je le maudis, ce rêve insensé... Sans lui, peut-être encore j'aurais Jacques près de moi... Sans lui, je ne serais pas là à sangloter dans la misère de l'abandon.

MADAME GALLARDON

xMais qui t'oblige maintenant à persister dans cet idéal, puisque tu le maudis toi-même?

SI.MONE

Je le maudis, mais je ne le renie pas... Qu'importent les folies que m'arrache la torture?... Je suivrai quand même jusqu'au bout le devoir que je me suis tracé.

MADAME GALLARDON

Pourtant, si Jacques avait percé ta ruse... S'il n'avait été qu'à demi dupe de ton étrange patience? SIMONE.

Ah! rassurez-vous!... 11 se souciait bien qu'elle fût étrange ou non... Elle lui était commode, elle ne fatiguait pas son cerveau, elle ne dérangeait pas ses plaisirs... Il s'en serait persuadé, s'il n'y avait pas crul... Pauvre diablel... Et dire que ce devait être

cela l'aboutissement de huit années de passion et de nnartyre secret!... J'ai tout souffert, tout toléré... Je me suis faite partout son aveugle complice... J'ai joué à l'amie avec toutes ses maîtresses... J'ai simulé le bonheur devant toutes ses cruautés... Enfin, j'ai reçu cette femme ici, dans cette maison... La nuit, la nuit, elle était là à dormir au-dessus de notre tête... Et Jacques à mes côtés, je devinais, les yeux fermés, toutes ses pensées qui s'en allaient vers elle... Et je devais, le lendemain, chez moi, subir leurs regards qui s'appelaient, leurs gestes qui se frôlaient, ou leurs honteuses lassitudes... Je me taisais... Je laissais faire... Et cela ne leur a pas suffi... Et il a fallu qu'un matin, ils prennent la fuite comme des caissiers véreux, il a fallu qu'ils me volent mon tout petit reste de bonheur, comme des cambrioleurs, comme des escrocs qui volent une pauvresse!

MADAME GALLARDON. tendrement.

Simone I

SIMONE

Partir! Partir! Voilà ce qu'ils ont trouvé!... Voilà leur remerciement à ma stupide faiblesse!... Non, je croyais avoir tout prévu... J'étais prête d'avance à tous les plus vils raffinements de trahison... Mais celui-là, non... je n'avais pas été jusque-là... Je ne pouvais pas aller jusqu'à imaginer ce chef-d'œuvre de lâcheté et de scélératesse !

Elle tombe en sanglotant dans un fauteuil. MADAMK GALLARDON, passant derrière elle.

Calme-toi, ma chérie... Sois courageuse!

SIMONE

Ah! si vous saviez comme je le suis! Si vous saviez tous les affreux souvenirs qui me ravagent la tête et le

cœur!... Les parties au théâtre avec sa maîtresse dans ma loge ou daas une loge voisine, des quatre heures de sourires forcés en public, pour que personne ne pût seulement soupçonner et redire mes angoisses... Les retours de bal silencieux dans la voiture toute sombre où je le devinais si loin de moi, si prisonnier des visions qu'il rapportait de là-bas, que j'en aurais crié de souffrance... Les soirs enfin où il me rentrait de chez ces femmes, fourbu, énervé, saoul d'amour, avec des baisers d'ivrogne, oui, d'ivrogne, car il fleurait à pleine bouche leur parfum, à ces dames, comme un ivrogne sent le vin dont il vient de se gorger. Mais c'était de ses baisers encore, et je les recevais en souriant... Il était si gentil, malgré ses cruautés, si tendre quand il voulait, si charmant, si gai!... Avec un regard, un mot, une inflexion de voix, il apaisait toutes mes douleurs, il me rendait la vie... Et je ne le verrai plus... Je ne verrai plus son sourire, sa grâce, jamais... De tout cela, je n'aurai plus rien... OhJ Jacques! Jacques! Pourquoi?... Je ne veux pas... Je souffre trop!... Je l'aimais tant! Je l'aimais tant!

Elle se met à sangloter, la tète entre ses mains. Jacques paraît sur le seuil de là terrasse et tait signe à madame Gallardon de s'éloigner. Elle s'en va par la gauche. Jacques jette son chapeau et sa canne sur un canapé d'un geste ennuyé puis va se poster devant Simone.

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