‹ ThéâtreChapitre 37 sur 69 · SCENE III VALÉRIE, DUCREST, puis MURIER · texte numérisé non relu

SCENE III VALÉRIE, DUCREST, puis MURIER

DUCREST, rangeant le petit bleu dans sa poche. Vous savez, ma chérie, que cette petite histoire ne présente aucune gravité. En cinq minutes, un de mes secrétaires vous arrangera cela.

VALÉRIK. Je m'en doutais. Mais il fallait que je vous voie ce soir, que je vous raconte ce qui s'est passé tantôt... DUCREST.

Oh! mon amie, de grâce 1 Vous n'avez pas pu venir cet après-midi à notre petit appartement. Vous n'êtes pas venue. La raison? Chantaud, n'est-ce pas? Toujours Chantaud, l'éternel Chantaud ! Alors, ce qui a pu se passer ou non...

VALÉRIE

Vous ne voulez pas que je vous dise ?

DUCREST

Mais non. Ne parlons donc plus de Chantaud. C'est dans notre amour le point douloureux, l'écharJc. N'y touchons pas. Cela envenimerait.

l38 THÉÂTRE

VALERIE.

Mais non, le véritable point douloureux, c'est qu'un homme comme vous ne peut pas supporter l'ombre de concurrence. Ce que je comprends, du reste. DUCREST.

Oh! sans aller si loin, je ne dis pas qu'il n'y ait pas quelque chose d'un peu baroque dans cette concurrence entre un homme comme moi, Ducrest, et ce minus habens. . .

VALÉRIE

Plaît-il ?

DUCREST

Un terme de droit, comme qui dirait ce gamin, ce gigolo. Evidemment, cela peut paraître risible, paradoxal. Mais qu'y faire? Non, ne parlons plus de Chantaud, je vous assure. Il représente pour vous le brillant avenir, une fortune princière, un mariage qui vous reclasse. Dans'un an, vous serez sa femme. Comment voulez-vous que je lutte ?

Vous ne vous figurez pas comme vous m'amusez.

Tant mieux. C'est mon rôle près de vous et ma fonction. Le jeune Maxime en a probablement d'autres.

VALÉRIE

Oh ! si vous saviez, mon cher, comme le physique pour moi...

DUCREST

Oh ! non, pas de banalités. Ne venez pas me dire que le physique ne compte pas. D'abord, ce serait vexant pour le mien qui a déjà su ne pas déplaire et

CHER MAITRE I BQ

qui espère bien continuer. Mais n'empêche qu'esthétiquement parlant, pour le galbe, la ligne, à côté du jeune Chantaud, avec sa moustache de quatre liards, sa taille de demoiselle, ses pectoraux d'athlète, tout de même mon physique à moi, mes quarante-cinq ans... hum!... Et puis, de grandes qualités, ce garçon : la bravoure, la jeunesse, l'entrain, un certain bagout... Voilà pourquoi vous n'êtes pas venue tantôt. VALÉRIE.

Ah! par exemple...

DUCREST

Mais parfaitement. Ça s'appelle à Paris le partage. Au premier occupant, la plus grosse part. A l'autre, ce qui reste. C'est dans l'ordre. Je n'avais qu'à ne pas arriver si tard. Ah! Valérie, si je vous avais connue il y a seulement trois ans, si je vous avais connue quand vous étiez encore libre, quand vous étiez mariée !

Eh bien >

DUCREST

Eh bien, je vous faisais divorcer, mais à mon profit, cette fois. Et alors, liberté complète. Plus personne entre nous. Ma femme ? Comme si vous ne saviez pas qu'elle ne tient qu'à un fil. Oh! une très bonne créature, affectueuse, dévouée. Je reconnais qu'au début de notre mariage, elle était tout à fait à hauteur de sa tâche. Mais aujourd'hui, est-ce la compagne qu'il me faudrait > A-t-ellc l'envergure, l'autorité de la situation que je lui ai faite? Non, non, la vérité c*est qu'à chaque échelon de leur carrière, certains hommes devraient avoir droit à une femme nouvelle. Et sans aller plus loin, toutes proportions gardées, voyez Na-

poléon. Après Joséphine, Marie-Louise. Et quelle Marie-Louise vous auriez été avec votre beauté, votre éclat,, votre prestance! Quel couple nous faisions! Quelle main-mise sur Paris! La belle madame Ducrest par ci, la belle madame Ducrest par là .. Hein, croyez- vous ?

VALÉRIE

Euh! vous ne vous emballez pas un peu?

DUCREST

Du tout. Je vous dis les choses comme je les vois. VALÉRIE.

Alors, tant pis, écoutez-moi. Savez-vous ce que j'ai fait tantôt ?

DUCREST

Ah ! vous suivez votre petite idée !

VALÉRIE

Plus que jamais. Savez-vous ce que j'ai fait, mon ttmi} Eh bien, j'ai liquidé Chantaud ! DUCREST, avec force.

Vous avez fait cela?

VALÉRIE, simplement.

Oui, mon ami. Et définitivement.

DUCREST, sans conviction, mais sans gaucherie. Ah! ma chérie, comme c'est bien, comme c'est brave! Et vous qui me laissiez marcher! VALÉRIE.

Dame! Quand vous partez, vous, celui qui vous arrêterai... Enfin, voilà. L'idée de cette rupture me travaillait depuis pas mal de temps. Ce partage, cette vie à trois me gênait, me répugnait. Et puis, en réalité, avec Maxime, ce n'était plus cela. Est-ce votre

esprit, votre intelligence? Il m'agaçait, il m'énervait. Tout ce qu'il me disait me semblait non pas bête précisément... mais pauvre, médiocre, vous saisissez? DUCREST, préoccupé.

Oui, oui, je connais.

VALÉRIE

Alors, dans ces conditions, devenir sa femme...

DUCREST, même jeu.

Oh! la folie!

VALÉRIE

N'est-ce pas? Et, d'autre part, continuer une liaison pareille, une liaison fanée, gâchée... Bref, cet après-midi, je l'ai fait venir et, doucement, gentiment, je lui ai glissé la chose, que c'était fini, que je ne l'aimais plus... Un mauvais moment!... C'est dur de voir pleurer un grand gas comme cela ! Enfin, je l'ai raisonné. Il part après-demain pour une croisière de quatre mois aux Indes, au Japon... (Un soupir.) Ejt maintenant, me voilà toute à vous, mon ami, comme vous voudrez, quand vous voudrez.

DUCREST, tendre, mais distrait. Oh! chère! très chère petite!... Vous dire ma joie, mon émotion... (On frappe.) Entrez ! (Entre Mûrier.) Qu'est-ce que c'est? ^

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