MURIER
Il y a aussi le garde des sceaux qui est là depuis dix minutes.
DUCREST
Tant que cela ! C'est au moins madame Ducrest qui vous envoie me porter cette grande nouvelle? MURIER.
Non, mon cher maître, c'est de moi-même; comme secrétaire, j'avais pensé...
DUCREST
Quoi? Qu'est-ce que vous avez pensé, mon garçon? Que j'allais tomber le séant par terre ou me frapper le front contre le sol? Le garde des sceaux, mais estce que je ne l'ai pas été, moi qui vous parle? Est-ce que vous qui me parlez, vous pouvez me jurer que vous ne léserez pas un jour? Non?... Alors, laissez-nous, mon ami, laissez-nous. (Mûrier sert. Ducrest, avec un accablement factice.) Oh ! cet envahissement perpétuel ! Jamais une minute à soi! Voilà ma vie, ma pauvre amie! Vous voyez ce qu'il vous en restera !
VALÉRIE
Pourquoi me dites-vous cela? ^
DUCREST
Par acquit de conscience. Parce que, comparé à ce don magnifique que vous me faites de vous, ce sera si peu!
Est-ce que je calcule? Vous me rendrez cela une fois mariés.
DUCREST
Sans doute. Seulement, quand? Notre mariage, ce n'est pas une affaire à bâcler du jour au lendemain. VALÉRIE.
Naturellement. Rien ne presse. Vous prendrez tout votre temps.
DUCREST
Et puis il faudra trouver le prétexte, le joint. Je vous ai déclaré que ma femme ne tenait qu'à un fil. D'accord! Mais quel fil! Depuis dix ans, il aurait dû craquer vingt fois, avec toutes les femmes qui m'ont demandé ma main.
VALÉRIE
Votre main?
DUCREST
Oui, des personnes charmantes qui considéraient que madame Ducrest n'était pas la femme de l'emploi et qui s'offraient gracieusement pour la remplacer. Seulement elles se heurtaient à forte partie. Quelqu'un de très malin, ma femme, avec ses airs de rien. Soumission, humilité, docilité, tout glisse sur elle, elle ne donne pas prise.
VALÉRIE
Mais nous n'avons pas de traité à date fixe. Cela se fera quand ça pourra.
DUCREST
Voilà. Vous vous rendez compte des choses. J'aime ça. En attendant, votre rupture portera ses fruits. On va se voir beaucoup plus souvent.
Et plus tranquillement.
Fardi!... Et puis, il y aura les bonis, les surprises. .Ainsi, par exemple, notre rêve, la petite fugue à deux, ce petit voyage loin de Paris, loin des gens, avec lesquels vous m'avez tant tourmenté, eh bien, je le tiens, le mâtin 1
VALÉRIE
Non I Et où cela ?
DUCREST
A Calvarossa. Calvarossa est une charmante petite bourgade du Piémont. J'ai à y plaider et je vous emmène. Ça n'a pas l'air de vous sourire? VALÉRIE.
Mon Dieu, je vous avouerai qu'une petite bourgade...
DUCREST
Vous oubliez la situation. A une heure des grands lacs. Vous n'avez jamais été aux grands lacs? Moi non plus, figurez-vous. Eh bien, on y sera tout le temps. On les découvrira ensemble. Vous verrez, je vous promets là quelques semaines qui compteront dans notre existence! Nous partirons après notre saison à Aix...
VALÉRIE
Dans trois mois! Pourquoi pas tout de suite?
DUCREST
Tout de suite? En pleine session judiciaire, avec vingt affaires urgentes sur les bras? Voyons, voyons, vous n'y songez pas !
VALÉRIE
Vous demanderez des remises. Vos secrétaires sont là. On n'y verrait que du feu.
Ouais, vous vous imaginez qu'un monsieur comme moi peut filer comme ça à l'anglaise, sans que cela se remarque. Vous êtes très drôle. Mais partez donc une bonne fois de ce principe, Valérie, que je ne suis pas un monsieur comme les autres !
VALÉRIE, un peu agacée.
Je sais bien!
DUCREST
C'est-à-dire que vous croyez savoir. Mais pour vous rendre un compte exact, il faudrait que vous soyez au courant de nos hiérarchies, du rang que j'y occupe, de toutes les attentions fixées sur moi. Or, de tout cela, je vous le dis sans l'ombre d'amertume, vous jugez un peu en petite femme du monde. Je suis un monsieur très connu, Valérie, beaucoup plus connu que vous ne pensez, et, au moindre de mes gestes, vous n'avez pas idée de ce que je déplace ! 11 y a des moments, je vous assure, où j'en suis moi-même effaré... Alors, laissez-moi donc choisir l'heure et l'instant, laissez-moi être le bon intendant de toutes les joies que vous m'apportez... Est-ce dit? J'ai votre confiance?
VALÉRIE
Je vous répète : quand vous voudrez, comme vous voudrez.
DUCREST
A la bonne heure. Voilà comme il faut me parler. Et maintenant, nos fiançailles n'étant pas encore officielles, vous allez immédiatement me rentrer au salon et m 'envoyer d'urgence le petit Mûrier pour qu'il arrange votre histoire. Est-ce entendu?
VALÉRIE
Oui, mon cher maître.
DUCREST, lui embrassant la main.
Et vous savez, ma chère petite, je ae fais pas de phrases. Mais je suis ravi... positivement ravi...
Elle sort.