SCENE VIII DUCREST, HENRIETTE
DUCREST, redescendant et sincèrement.
Gentilles gens! (Un temps.) Eh bien, tu sais, je voyais juste pour le fauteuil de Leboullard. Roumier dit qu'il faut me présenter.
HENRIETTE, avec joie.
Ah! il te croit des chances?
DUCREST
De premier ordre. .Mais ça n'est pas de ta faute si ma candidature n'est pas dans l'eau! (Geste d'Henriette.) Enfin, t'avais-je priée ou non de me lire le livre de Roumier?
l56 THÉÂTRE
Tu m'avais dit que cela ne pressait pas.
DUCREST
Sans doute, mais je ne t'avais pas dit par contre de laisser le volume au beau milieu de cette table, avec les pages non coupées! Pendant tout le dîner j'en avais parlé à Roumier avec force éloges, et en entrant ici, si je n'avais pas eu l'œil, tu vois l'effet! (Lui tendant le volume.) D'ailleurs, tu vas avoir l'obligeance de me lire cela pour demain deux heures, et tu me rédigeras un brouillon de lettre que je n'aie qu'à recopier, car je lui ai promis en plus une lettre à ce garçon.
HENRIETTE
Pour lui dire quoi }
DUCREST
La même chose, pardi! De l'encens, toujours du sirop et encore de la pommade. Tu sais bien comme nous sommes tous pour ça... A propos, tu me parcourras aussi ce petit volume du sieur Faultrier... HENRIETTE, lisant.
L'Agriculture dans Homère.
DUCREST
Quoi! Si ça l'amuse, cet homme!
HENRIETTE
C'est Faultrier des Sciences morales?
DUCREST
Oui, il n'est encore que de la succursale, mais il peut, à l'occasion, disposer d'une voix chez ses voisins. Alors, un brouillon de lettre également pour ce brave Faultrier; quelque chose de gentil sans excès de lyrisme.
HENRIETTE, souriant.
Je te soignerai cela.
Ah! et puis, pendant que j'y pense, tu voudras bien passer chez madame Hautécourt.
HENRIETTE
La femme du président? J'en sors. J'y ai été la semaine dernière.
DUCREST
Je ne l'ignore pas, mais j'ai probablement mes raisons pour te prier d'y retourner. Si tu veux le savoir, l'affaire Calvarossa viendra devant la troisième chambre, celle que préside Hautécourt.
HENRIETTE
Tu plaides donc pour eux, maintenant?
DUCREST
. Oui. Hurepoix s'est décidé à marcher. Quarante mille. Ce n'est pas pour la somme en soi, mais c'est amusant. (A Adolphe qui apporte le chapeau et le paletot.) Merci, Adolphe, posez ça là.
HENRIETTE, se rembrunissant.
Tu sors à cette heure-ci?
DUCREST
Apparemment.
HENRIETTE
Tu te rappelles que tu plaides demain ? DUCREST, endossant son paletot.
Bahl tu ne supposes pas me l'apprendre? Non, mais en voilà une figure! .\llons, je ne suis pas méchant, si tu veux savoir où jo vais, je vais à l'ambassade d'.Angletcrrc, dont cela ferait le troisième bal que je rate, là!
l58 THÉÂTRE
HENRIETTE
Si c'est indispensable.
DUCREST
Indispensable! Evidemment, si je n'y allais pas, cela ne nous amènerait pas la guerre, et la flotte anglaise ne viendrait pas bombarder Cherbourg. Mais ce ne [serait pas poli. Indispensable! Tu vous as de ces mots qui ne sont qu'à toi.
HENRIETTE
Sois donc franc, avoue que tu vas là-bas pour retrouver madame Savreusel
DUCREST, avec stupeur.
Eh? Un nom propre, je crois? Oh! mais, ma petite, voilà des précisions auxquelles tu ne m'avais pas habitué, et que je ne te conseillerais pas de renouveler. HENRIETTE.
Que veux-tu, c'est plus fort que moi, cette femn^e me fait peur!
DUCREST
Peur? Peur de quoi? Peur comment? Ah ça, que signifient ces enfantillages? Il ne faudrait tout de même pas s'engager dans cette voie. Moi, j'ai besoin de ma liberté, de ma liberté absolue! Je suis un oiseau de grand vol. J'ai soif d'air, d'espace, de libre mouvement, et à la moindre contrainte, j'aurais vite fait de tout casser! (Plus doucement.) Ce n'est pas une menace, c'est une constatation, tu comprends, ma petite. HENRIETTE.
Certainement, mais ta liberté, je crois que je ne l'ai jamais beaucoup gênée.
DUCREST, s'animant.
Jusqu'ici, non. Mais il ne s'agirait pas de commen-
cer. Si, en plus des soucis colossaux que j'ai en tête, du travail fantastique que je fournis, je suis obligé de surveiller mes gestes, mes paroles, mes distractions, si je suis exposé à des scènes de ménage, à des mines tragiques, enfin à des propos comme ceux que tu viens de tenir, non, non, je t'assure que je n'y suffirais pas.
Il tousse.
C'était une impression. Admettons que j'ai exagéré.
DUCREST
Oui, mais en attendant, voilà ma voix en bel état pour plaider demain. Est-ce qu'il reste de mon gargarisme ?
HENRIETTE
On a dû en apporter ce soir.
DUCREST
Eh bien, qu'on en mette dans ma chambre, ce soir,
avec un peu de laid chaud, très chaud : je prendrai
cela avant de m'endormir. Allons, bonsoir, ma petite.
HENRIETTE, lui tendant la joue.
Bonsoir.
DUCREST, Tembrassant distraitement.
Et puis, je t'en prie, ne recommence plus. Ce n'est pas seulement inutile. Je te jure que c'est le comble de l'absurdité.
Il sort en chantonnant. Henriette, seule, le suit tristement du regard avec la âgure bouleversée d'une femme qui va presque pleurer. Julie entre. Henriette vivement se retourne.
JULIE
Madame ne se déshabille pas maintenant?
HENRIETTE
Vous avez encore du travail par là >
l60 THÉÂTRE
JULIE
Oui, madame.
Eh bien, finissez d'abord.
Julie sort. Henriette, restée seule, remet machinalement les meubles en ordre, puis elle finit par s'asseoir et prend un livre, mais ne lit pas et demeure les yeux vagues. Un coup de timbre dehors. Adolphe paraît.
ADOLPHE
Pardon, madame, c'est M. Laveline qui a oublié un dossier pressé, il demande s'il peut venir le rechercher.
HENRIETTE
Mais bien entendu.
Laveline entre par le fond.