HENRIETTE, LAVELINE
HENRIETTE, sans se retourner.
Vous avez oublié quelque chose, monsieur Laveline?
LAVELINE, avec résolution.
Non, madame.
HENRIETTE, surprise.
Hein?
LAVELINE
Non, madame, je n'ai rien oublié. 11 fallait que je vous revoie ce soir même. J'ai pris le premier prétexte.
HENRIETTE, même jeu.
Comment? Comment?
CHER MAITRE l6l
LA VELINE.
Madame, il y a quelques iastants, dans la meilleure intention du monde, je viens de commettre une lourde maladresse. J'avais juré de garder le secret pour moi. Mais sur le moment je n'avais pas songé aux conséquences. Voilà : je vous ai affreusement compromise. Alors, comme je ne peux plus rester ici, je voulais vous faire mes adieux, et aussi vous demander pardon. HENRIETTE, se levant.
Vous m'avez compromise? Mais, monsieur La véline, personne ne peut me compromettre. Qu'est-ce que c'est que cette histoire?
LA VELINE.
La vérité, madame, la simple vérité. Vous vous
rappelez que tout à l'heure vous avez amené dans cette
pièce les joueurs de puzzle; madame Haubourdin, le
ménage Bouchctte et un monsieur dont j'ignore le nom.
HENRIETTE
Oui. Eh bien?
LA VELINE.
Eh bien, sitôt que vous êtes sortie, ils se sont mis à
s'exprimer sur votre compte avec une animosité, dans
des termes.*.. Vous me permettrez de ne pas préciser.
HENRIETTE
D'autant que cela ne m'intéresse pas du tout.
LAVELINE
Evidemment, il eût été plus correct de leur signaler ma présence en me remuant, en toussant, enfin d'une façon quelconque. Mais, à mesure qu'ils parlaient, je me sentais le cœur se serrer de rage, avec un besoin d'entendre, de savoir tout. (Geste d'Henriette.) Oh! madame, je vous en prie, laissez-moi achever. Et tout à coup, comme à bout de rosseries sur votre per-
sonne, ils se rabattaient sur votre caractère, vous accusant de haine sournoise, de méchanceté perfide, enfin dés abominations, des faussetés imbéciles, là, dame, je n'ai plus pu y tenir : je me suis levé et je les ai exécutés sérieusement.
HENRIETTE
C'est en effet très fâcheux. (Un temps.) Et qu'ont-ils répondu?
LAVELINE
Rien, Ils semblaient atterrés. Cela n'a d'ailleurs duré qu'un instant, le temps de quelques phrases, et j'ai quitté la pièce.
HENRIETTE
Et vous ne pouvez pas me dire ce que vous leur avez dit?
LAVELINE
Les mots textuels? Non, madame. Je leur ai débité cela d'un coup, d'un élan. Je ne me possédais plus. Je me suis porté garant de votre bonté, de votre loyauté. Les mots, je crois, n'ont pas passé la mesure, mais il y avait le ton! Je vous dis, j'étais outré, écœuré. HENRIETTE.
Mon Dieu, que je suis ennuyée ! Vous avez fait là un grand enfantillage. Ces dénigrements, c'est le courant de la conversation. Enfin, je suis très contrariée... Mais, franchement, je ne vois pas qu'il y ait là motif à départ. (Un silence.) Effectivement, ce petit incident est regrettable, mais il me semble que vous vous en exagérez la portée. Vous êtes un peu surexcité, ce soir. Rentrez donc vous mettre au lit, et, si vous m'en croyez, une autre fois, tâchez de mieux dominer vos nerfs, d'être moins emporté, moins jeune.
Elle lui tend la main.
CHER MAITRE l63
LAVELINE, comme se décidant.
Madame, je ne peux pas vous laisser dans cette erreur. Je ne suis pas un gamin : j'ai vingt-six ans d'âge, dont deux ans de Paris, et j'aurais entendu ces propos sur une autre que je n'en tournais seulement pas la main. Mais il s'agissait de vous et c'est cela, uniquement cela qui m'a fait voir rouge. Je n'ai donc agi ni par candeur, ni par nervosité. J'ai obéi à un sentiment bien plus intense, bien plus profond, et que peutêtre j'aurais dû vous taire..
HENRIETTE, stupéfaite, mais sans hauteur.
Plaît-ii?
LAVELINE
Madame, comprenez-moi, je n'en ai déjà que trop dit... C'est un grand malheur... mais pouvais- je l'éviter, est-ce ma faute?
HENRIETTE, d'un ton de regret amical.
Oh! monsieur Laveline!
LAVELINE
Oui, c'est insensé, n'est-ce pas, d'oser vous parler ainsi, à vous, la femme de mon grand patron, à vous, la femme que vous êtes...
HENRIETTE, marchant vers le fond.
En ;Voilà assez, monsieur Laveline, je vous assure.
LAVELINE, lui barrant la route.
Ah! madame, je vous en supplie, ne me renvoyez pas ainsi. Puisque c'est la première fois et la dernière, du moins que vous ne gardiez pas sur moi de mauvaises pensées, que vous n'alliez pas vous figurer... car je sais bien ce que vous croyez : l'éblouissement du petit provincial à la première Parisienne qu'il rencon-
tre, le rêve grossier du petit stagiaire : une femme du monde pour maîtresse, et alors on se risque, on essaie, on ose... Eh bien, sur mon amour, je vous jure que non. Jamais je ne me serais seulement permis d'y songer. Si vous saviez, au contraire, avec quelle vénération je vous ai aimée depuis mon entrée ici, et tout ce que j'ai fait loyalement pour résister, tout ce que vous représentiez pour moi de supérieur, d'inaccessible, à la fois par votre grâce, par votre élégance, et aussi par ce que j'avais deviné de votre cœur, par votre jolie attitude dans la vie malgré certains chagrins! Vous voyez comment je vous aimais... Mais c'était trop au-dessus de moi... Je le sentais que cela devait mal finir!
Il se laisse tomber dans un fauteuil, la tête dans les mains.
HENRIETTE, s'efforçant de sourire et lui posant la main sur l'épaule.
Mais non, monsieur Laveline, cela finira très bien. Vous vous en irez parce que maintenant, je suis de votre avis, il vaut mieux que vous ne restiez pas. Vous vous en irez. Vous serez, je vous l'accorde, très, très malheureux durant un mois, mettons trois mois, et puis ça se calmera. Vous prendrez une petite amie bien facile, bien libre, tenez, je permets même qu'elle me ressemble un peu. Et cet hiver, quand je vous rencontrerai avec elle, aux courses, au théâtre, vous ne pourrez pas venir me dire bonjour parce que cela ne serait pas convenable, mais nous nous sourirons de loin, comme deux vieux camarades qui ont eu quelques minutes ensemble un gentil secret... Voilà comment cela finira.
LAVELINE, lui prenant la main.
Oh! madame, madame, l'idée de ne plus vous voir, jamais, c'est horrible I
CHER MAITRE l65
HENRIETTE, retirant sa main.
Mais si, vous me reverrez; vous habitez en face, à deux pas, on se rencontrera forcément. Et puis je vous inviterai à dîner. Est-ce qu'à Paris il y a des séparations éternelles? A présent, vraiment, il faut vous retirer. Minuit un quart! C'est absurde. Levez-vous, partez !
LAVELINE, se levant.
Bien, madame, je m'en vais. Seulement, un conseil, je vous prie : que dois-je écrire à M. Ducrest pour lui expliquer ce brusque départ?
HENRIETTE
Cela vous regarde, mais il me semble préférable de ne pas faire allusion à l'algarade de tantôt : inutile de créer des histoires.
LAVELINE
Vous avez raison. Adieu, madame.
HENRIETTE, lui tendant la main qu'il embrasse longuement.
Adieu, mon ami.
Il sort.