SCÈNE PREMIÈRE
DUCREST, MADAME BOUCHOTTE, puis ADOLPHE.
Madame Bouchotte, tenue de soirée, entre par la droite et se dirige vers la table du fond où elle se prépare une boisson.
DUCREST
C'est mon tour de rentrer?
MADAME BOUCHOTTE
Mais non, vous avez encore un bon quart d'heure.
DUCREST
Et où en sont-ils par là ?
MADAME BOUCHOTTE
Etat stationnaire. Miss Jaddler et le président, tou>
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jours en tête. Le général et mon mari perdent un peu de terrain. Pour moi, c'est l'équipe anglaise qui décrochera la coupe. Mais, bon sang, si jamais on me repince dans un tournoi de bridge! Quand on pense que nous sommes à table depuis trois jours et trois nuits! DUCREST.
Oui, oui, c'est effrayant !
MADAME BOUCHOTTE
Sans compter qu'avec leur façon de jouer à l'américaine, cinq minutes de méditation à chaque coup, le tournoi n'est pas près de finir.
DUCREST
Et on parle du moyen âge !
MADAME BOUCHOTTE, redescendant, son verre à la main. Dites-moi, croyez-vous que cela a chauffé tout à l'heure entre Henriette et madame Savreuse ! DUCHEST.
Beaucoup trop à mon gré, et il ne faudrait pas que cela se reproduise.
MADAME BOUCHOTTE
Moi, que voulez-vous, je ne donne pas tort à votre femme. On ne prend pas sans atout avec un jeu pareil. Madame Savreuse a joué là comme une véritable pieuvre, et Henriette avait parfaitement le droit de le lui dire.
DUCREST
Tout dépend du ton.
MADAME BOUCHOTTE
Pas au bridge, vous savez qu'on ne se connaît plus.
DUCREST
Naturellement, vous êtes du côté d'Henriette! Le contraire m'eût surpris : tout l'un ou tout l'autre. Il y
CHER MAITRE lÔQ
a trois mois, pas bonne à jeter aux chiens, et maintenant vous en faites votre Dieu. C'est bien vous. MADAME BOUCHOTTE.
Et je m'en vante. Donnant, donnant. Quand je la débinais, Henriette était une petite créature assommante, insupportable, lugubre comme un bonnet de nuit. Là-dessus, je retrouve ici une petite femme bon enfant, gaie, allante, élégante même. Pourquoi me serais-je butée?
DUCREST
Evidemment. Et si vous saviez les dessous de tout cela, c'est touchant, je vous assure. Je vous raconterai un jour que nous aurons le temps.
MADAME BOUCHOTTE
Oh! moi, je ne cherche pas si loin. On change, je change : il n'y a pas tant de gens agréables, grand Dieu!
D'accord. Seulement, sous prétexte qu'Henriette, tenant compte de mes observations, s'est décidée à comprendre tout le tort que lui causaient son attitude, ses façons, ce n'est pas une raison pour adopter avec certaines personnes le ton de tout à l'heure; un ton auquel elle n'a depuis quelque temps que trop de tendances. Et dès mon retour, je vous promets que j'y mettrai bon ordre.
MADAME BOUCHOTTE
C'est donc définitif, votre départ?
DUCREST
Irrévocable. Dans un instant, mon secrétaire, le petit Laveline, débarque de Paris avec les dossiers, et demain soir, tel que vous me voyez, Calvarossa me possédera dans ses murs.
lO
MADAME BOUCHOTTE
Et qui vous dit justement que ce n'est pas cela qui énerve Henriette?
DUCREST
En quoi?
MADAME BOUCHOTTE
Dame, ce départ précédant de vingt-quatre heures à peine celui de madame Savreuse...
DUCREST
Comme cela a du rapport! Moi, je pars pour l'Italie, et madame Savreuse pour la Bretagne.
MADAME BOUCHOTTE
Qu'elle dit !
Eh?
MADAME BOUCHOTTE
Je dis : qu'elle dit!
DUCREST, désinvolte.
Ma chère amie, je ne me perdrai pas en dénégations superflues, et je vous laisse libre de tous les soupçons. Mais permettez-moi de vous dire que^ de votre part, ces insinuations, ce n'est pas élégant, que c'est même l'opposé de l'élégance.
MADAME BOUCHOTTE
Oh ! mon pauvre ami, de la jalousie, moi ! Quelle erreur! Nous avons eu ensemble, il y a quatre ou cinq ans, quelques mois charmants. Avec un homme tel que vous, je savais fort bien où j'allais ; je ne comptais pas sur le bail à vie, tout au plus une bonne petite liaison locative. Et d'ailleurs, vous reconnaîtrez que je n'ai pas cherché à relouer.
DUCREST
J'en conviens sans orgueil, mais non sans regrets.
MADAME BOUCHOTTE
Alors, pourquoi en voudrais-je à madame Savreuse qui se trouve peut-être en ce moment à fin de terme ? Au contraire, je la plains plutôt, cette pauvre femme, et je n'aimerais pas être dans sa peau. DUCREST.
Vous êtes difficile.
MADAME BOUCHOTTE
Dites donc, vous ! Du reste, je vous parle en amie. Vous en ferez ce qu'il vous plaira.
DUCREST
Dame, je ne vois pas ce que j'en ferais d'autre. Voix au dehors, à droite, appelant : c Madame Bouchotte! Madame Bouchotte! »
MAD.\ME BOUCHOTTE
Voilà! voilà !
Elle sort.
DUCREST, la suivant du regard.
Charmante femme, charmante! Eh! une simple reprise!... Qui sait?
ADOLPHE, entrant à gauche.
M. Laveline vient d'arriver.
DUCREST
Qu'il entre I
ADOLPHE
J'ai dit à M. Laveline qu'il y avait du monde. Alors il est monté dans sa chambre pour s'habiller. DUCREST.
En voilà des plaisanteries! Priez M. Laveline de descendre immédiatement comme il est, tout de suite.
Adolphe sort.