SCENE II DUCREST, LA VELINE, puis HENRIETTE
Laveline entre à gauche, costume de voyage, l'air un peu gêné.
DUCREST
Bonsoir, mon petit Laveline. Ah ça, vous êtes fou! Vous habiller à onze heures du soir? Vous n'y pensez pas. Enfin, je suis bien content de vous revoir. Bon voyage? La santé est belle?
LAVELINE
Excellente, cher maître.
Regardez-moi, jeune homme. Vous êtes un peu pâlot, on dirait. C'est l'air de Paris qui vous donne ces jolies couleurs? Ou si c'est votre petite amie? LAVELINE.
Mais, cher maître...
DUCREST
Mettons que ce soit l'air de Paris. Tant que vous me fournirez du bon travail, vous savez que je ne me mêlerai jamais de votre vie privée. Maintenant, répondez-moi. Etes-vous matinal?
LAVELINE
Quand il le faut, cher maître.
DUCREST
Il le faudra. Vous tombez justement en plein tournoi de bridge. Je ne vois guère la possibilité pour nous de causer avec suite ce soir. Mais demain matin, tenez-vous prêt à huit heures précises. Nous aurons à régler diverses choses assez importantes.
LAVELINE
Oh! je serai exact.
DUCREST
Autrement, à Paris^ rien de nouveau pour l'affaire Calvarossa?
LAVELINE
Mais si, cher maître, un gros incident dont j'allais précisément vous parler.
DUCREST
Quoi donc ?
LAVELINE
Eh bien, ce matin, comme je partais pour la gare, on m'a téléphoné de chez Richot qu'un groupe d'actionnaires de Calvarossa se décidait à poursuivre le conseil d'administration en correctionnelle pour infractions à la loi de 1867, et abus de confiance. Sapristi, c'est très grave! C'est très grave! Hurepoix peut très bien être coffré du jour au lendemain. Nous sommes le combien aujourd'hui?
LAVELINE
Le 20 août, cher maître.
DUCREST
De sorte qu'avec les vacances judiciaires, ces imbéciles ont encore tout le temps devant eux pour faire venir leur plainte. C'est très grave! 11 faudrait à tout prix les en empocher. ICvidemment, je me trouverais à Paris, ce serait un jeu d'enfant. .Mais voilà, il y a ce voyage en Italie, ce diable de voyage!... Vous avez apporté le dossier, n'est-ce pas?
LAVELINE
Il est là-haut, dans ma valise.
DUCREST
Eh bien, vous monterez me le chercher, je l'examinerai avant de m'endormir. D'ici là, je vais réfléchir. Henriette est entrée par le fond sur ces dernières répliques. Robe de dîner très élégante.
HENRIETTE
Tiens ! Bonsoir, monsieur Laveline !
LAVELINE, lui embrassant la main.
Bonsoir, madame.
HENRIETTE, à Ducrest.
Mon ami, madame Hurepoix te réclame. Tu es à sa table cette fois.
DUCREST
Madame Hurepoix! Si je lui disais le quart de ce
que Laveline vient de m'apprendre, je te donne mon
billet qu'elle ne ferait pas une levée, la pauvre femme.
HENRIETTE
Pourquoi donc? Qu'est-ce qui se passe?
DUCREST
Simplement qu'on poursuit son mari en correctionnelle, et que, dans huit jours, il couchera peut-être au lazaro. Enfin, motus là-dessus jusqu'à nouvel ordre. Tu n'as pas à rentrer?
HENRIETTE
Ohl pas d'ici une demi-heure.
DUCREST
Eh bien, offre-lui à boire, à ce jeune homme, fais
les honneurs.
Il sort.