‹ ThéâtreChapitre 50 sur 69 · L.WELINE · texte numérisé non relu

L.WELINE

Et moi donc! Après cela, un mois à peine de bonheur et tout de suite votre départ, Aix-les- Bains, trois grandes semaines de séparation !

HENRIETTE, lui prenant les mains.

Oui, trois semaines sans nous voir! Comment avonsnous pu faire?

176 THÉATRB

LAVELINE

Ça, je me le demande.

HENRIETTE

Enfin, mon petit Amédée, vous êtes là.

LAVELINE

Ma chère petite.

Il lui embrasse tendrement les mains.

HENRIETTE

Et maintenant, dites-moi votre vie, car je ne sais rien de vous, plus rien... Vous me paraissiez loin, loin, si vague, si effacé, à me demander si vous existiez encore! Vous ne vous doutez pas de ce que c'est que d'écrire toujours sans jamais recevoir de lettre. LAVELINE.

Et de n'écrire jamais de lettres, en en recevant toujours ! Mais je n'aurais pas pu y tenir. Sitôt votre lettre lue, j'y répondais des quatre pages, des dix pages, tant que mon amour avait de souffle. Je datais, je mettais l'adresse, je cachetais, et puis... Et puis vous brûliez, j'espère ?

LAVELINE

Plus souvent! Je jetais à la boîte, un tiroir de mon bureau spécialement affecté à ce service. Avant de partir, j'ai fait la relève. Demain, je vous remettrai le paquet, tout votre courrier en une fois, et vous vous débrouillerez... La grève!

HENRIETTE

Vous êtes très gentil.

LAVELINE

Non, c'était de l'égoïsme. Un besoin de vous parler, de vous redire sans fin mon amour, ma fierté de vous

avoir, vous, pour amie, pour maîtresse, pour dame comme aux temps anciens... Et ce vieux terme suranné, vous ne vous figurez pas le plaisir enfantin que j'éprouvais à me le répéter : « Ma dame, elle est ma dame! » Même hors de chez moi, même en travaillant, et, depuis quinze jours, Dieu sait si j'ai travaillé! HENRIETTE.

Moi aussi, je le sais. Mon mari m'a dit toute la besogne que vous donnait cette affaire Ilurepoix. Mais, le soir, qu'est-ce que vous faisiez? Comme j'ai pensé à vous certains soirs où la nuit était toute bleue, toute tiède comme celle-ci, et où j'aurais tant aimé vous avoir là près de moi, dans l'ombre, sans rien dire ! LA VELINE.

Ma chérie! Le soir, eh bien, j'allais généralement m'asseoir à un café et je regardais passer les amoureux avec pitié.

HENRIETTE

Pitié! Pourquoi?

LA VELINE.

Dame, les femmes, ce n'était pas vous. C'était de la grisette, de la midinette, quelquefois pis, et je plaignais les hommes d'en être réduits là. Pauvres diables, ils n'avaient pas une amie comme moi, si fine, si élégante, si rare! Oh! ce que les amours des autres me semblent vulgaires, mesquins, à présent ! HENRIETTE.

Poseur! Et après? Vous ne traîniez pas toute la nuit dans les cafés, j'imagine?

LAVELINE

Oh! mais non! Je rentrais bien vite, au contraire. Je m'étendais sur le divan... Il y a un petit coussin en

point de Hongrie qui a gardé votre parfum avec une fidélité I Un vrai sachet !

HENRIETTE

Le point de Hongrie est bien connu pour cela.

LAVELINE

Je posais ma tête dessus et, le souvenir de vos lettres se mêlant au souvenir de votre parfum, il me semblait être transporté vers vous. Je vous évoquais avec la précision d'un cinéma. Je croyais vous voir entrer au casino en belle toilette. Et puis, sensation! Les femmes qui se retournent, les hommes qui vous font de l'œil ou qui demandent votre nom, et vous, enchantée de votre petit effet, un peu trop contente même. HENRIETTE.

Et vous étiez jaloux, bêta !

LAVELINE

Oh I pas du tout I Je me disais que ce joli triomphe, c'était un peu mon oeuvre, l'œuvre de notre amour, et j'étais ravi.

HENRIETTE

Mon cher petit f... A présent, causons vacances. Votre congé commence toujours dans huit jours? Environ. Le i«' septembre, juste pour votre retour à Paris.

HENRIETTE

Oh ! non. Moi je vais à Dieppe passer trois semaines chez madame Haubourdin.

LAVELINE, décontenancé.

Charmant! Et moi dans tout cela?

HENRIETTE

Vous? Mais vous vous installerez bien incognito

dans un petit trou des environs, soit dans les terres, soit sur la côte; on se verra tantôt ici, tantôt là, et avec votre mine de papier mâché, cela vous fera le plus grand bien. Malin! qui ne devine pas que, tout cela, je ne l'ai inventé que pour lui. LA VELINE, attendri.

Ma chérie!... Oui, mais la veuve Haubourdin, qu'est-ce qu'elle dira?

HENRIETTE

En voilà une à qui ce sera égal.

LAVELINE

Vous croyez qu'elle se doute?

HENRIETTE

Je ne mettrais ma main au feu ni pour ni contre. 11 est probable cependant que cet été, en vous invitant chez elle à notre musique d'accompagnement, elle ne pensait pas m'être désagréable.

LAVELINE

La combinaison me paraît admirable... Mais pour le moment, ce n'est pas tout cela, Henriette. Vous supposez bien dans quel état de cœur et d'esprit je suis arrivé ici, et je ne vous cacherai pas que, pour cette nuit, je forme des projets de la dernière témérité.

Hein?

LAVELINE

Parfaitement. En gagnant ma chambre, tout à l'heure, j'ai pu me convaincre que nous n'étions pas séparés par des kilomètres, et même que le hasard nous laissait assez isolés du personnel de la maison. Alors j'aurai le sommeil léger qui convient, et je

l8o THÉÂTRE

compte absolument sur vous pour venir le troubler avec énergie.

HENRIETTE, révoltée.

C'est de la démence I Ici, chez moi, dans la maison de mon mari 1 Oh !

LAVELINE, se levant.

Je vous en prie, Henriette, avec moi pas ce ton-là ! Soyez sincère : si je ne vous avais pas fait cette demande, qu'est-ce que vous auriez pensé?

HENRIETTE

J'aurais été affreusement vexée. Ce qui ne me constitue pas un devoir de vous satisfaire. Et si vous voulez savoir, c'est précisément parce que j'avais envisagé cette idée bien avant vous, que je la déclare impossible, irréalisable.

LAVELINE

Oh! Je vous croyais plus brave I

HENRIETTE

Ce ne serait pas brave, ce serait vilain, voilà le mot.

LAVELINE, marchant à travers la pièce.

C'est bien, c'est bien ! Je n'insiste pas. Je suis fixé. Ah I pour une déception, c'en est une, et pommée encore !

DUCREST, entrant par la droite et se dirigeant vers la table. Je viens chercher un peu d'essence. 11 fait une soif là-dedans I

LAVELINE, gêné.^ Voulez-vous que je vous aide, cher maître ? DUCREST, lui donnant une tape paternelle sur la joue. Merci, mon ami. La commande est justement toute prête : un verre d'orangeade pour cette pauvre ma dame llurepoix. Je n'ai qu'à emporter.

CHER MAITRE l8l

HENRIETTE

Tu gagnes r

DUCREST

Je me défends péniblement.

Il sort.

HENRIETTE, allant à Laveline.

Maintenant, écoute, méchant, je ne veux pas te faire de peine. Alors, sans prendre d'engagement formel, si cette nuit, un moment, tout me parait calme, bien endormi...

LAVELINE

Non, non, réflexion faite, je trouve que vous aviez raison, qu'il vaut mieux pas.

HENRIETTE

Des bouderies maintenant?

LAVELINE

Je n'y songe pas. Seulement j'ai été frappé par ce que vous m'avez dit.

HENRIETTE

Comme cela, le coup de foudre, en une minute? Voyons, qu'est-ce qu'il y a?

LAVELINE, désignant la porte.

Il y a... il y a qu'il est entré. Voilà ce qu'il y a !

Eh bien, il ne vous faut pas grand' chose !

LAVELINE

Malheureusement I Que voulez-vous, il m'impressionne I Tout à l'heure, en arrivant, je n'avais pas échangé avec lui deux mots que j'en étais tout pâle ; et il l'a bien remarqué, d'ailleurs 1 HENRIETTE.

Qu'est-ce qu'il vous avait donc dit pour vous faire pâlir ?

l82 THÉÂTRE

LAVELINE

Rien d'extraordinaire. Des propos insignifiants. Mais le ton! l'autorité! Ce n'est pas la peur qu'il m'inspire, c'est le respect! Quand je le vois si fort, si puissant, si au-dessus de moi, et que je pense à ma conduite, je voudrais rentrer sous terre. A un homme pareil, lui faire cela, moi, son secrétaire, sa créature! Moi, un pauvre petit stagiaire obscur! Comprenez donc, ma chérie, entre les hommes, entre les talents, il y a des degrés, il y a une hiérarchie! Tromper un homme de cette valeur c'est une toute autre affaire que le premier venu. C'est une affaire capitale, ne nous le dissimulons pas, Henriette, capitale.

HENRIETTE

Bah! on ne l'aurait pas cru il y a un instant. LAVELINE.

Tiens, quand il n'est pas là. Quand je suis seul avec vous, sous le charme de votre tendresse, de vos baisers, de votre grâce, ah! je n'ai pas besoin de vous dire si j'oublie les distances! Vous en savez quelque chose, n'est-ce pas? Mais sa vue, sa présence, et me voilà bouleversé. C'est physique chez moi. Par bonheur, ça passe comme ça vient. 11 suffit que je ne le voie pas. Et tenez, rien que de vous avoir fait cet aveu...

HENRIETTE, souriant.

Vous vous sentez mieux ?

LAVELINE, souriant et se rapprochant d'elle.

Henriette, Henriette, il faut oublier tout ce que je vous ai dit! Je vous attendrai cette nuit, je veux que vous veniez.

HENRIETTE, se levant.

Vous êtes inouï !

CHER MAITRE l83

LAVELINE

VoyonSj vous n'allez pas me punir d'un joli mouvement? Franchement, je ne mérite pas cela. HENRIETTE.

Non I Vous voudriez peut-être une médaille?

LAVELINE

Ma petite Henriette, promettez-moi de venir. Maintenant, j'ai à chercher un dossier qu'il m'a demandé. Nous ne serons peut-être plus seuls de toute la soirée, promettez-moi vite.

HENRIETTE

Nous verrons... Peut-être... je ne sais pas...

On entend des cris et des rires à droite. LAVELINE, sortant à gauche, et à mi-voix, souriant. Vous viendrez, n'est-ce pas? Vous viendrez?

Il sort.

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