SCENE VIII DUCREST, HENRIETTE
HENRIETTE, entrant au fond et très simplement. Qu'est-ce qu'il y a?
DUCREST, lui désignant un siège et s'asseyant. Tu vas le savoir. Voilà. Depuis cette soirée de làbas, cette soirée navrante...
HENRIETTE. »e levant.
Oh t je t'en prie, nous n'allons pas recommencer. L'incident est clos, archi épuisé.
DUCREST
Permets...
A quoi bon? Je te dirai forcément des choses blessantes, tu répondras par des menaces...
DUCREST
Des menaces! Si c'est cela que tu redoutes... Non I Pour menacer, il faut être sûr de soi, maître de ses moyens, il faut être heureux, et tu ne sens donc pas, depuis trois semaines, dans quelles angoisses je me débats. Seulement je croyais que la fin approchait. J'avais pris la grande résolution. J'avais appelé ici le directeur d'une agence de renseignements, — oui, cet individu qui était là. Et j'allais lui remettre ta photographie, quand le hasard t'a fait entrer. Alors, d'un coup, j'ai vu la suite : ton nom inscrit sur des fiches comme celui d'une fille, ton portrait traînant dans les mains de ces mouchards, montré chez les mastroquets, chez les entremetteuses, et les quolibets ignobles, les rires écœurants, enfin toute cette abjection sur toi, ma femme, ma compagne de douze années, et je n'ai pas pu. J'ai congédié ce monsieur, je ne le reverrai jamais. Mais tout cela c'est très beau; maintenant, moi, qu'estce que je vais devenir?
HENRIETTE
Je ne saisis pas bien.
DUCREST
Mais si... Comment veux-tu que je vive dans cette atmosphère ? A chacune de tes sorties, me demander où tu vas. A chaque homme que je croise, me demander si c'est lui. Et puis, toute cette honte installée là, chez moi, à mon foyer... Malgré l'entraînement que lu subis, tu n'es ni une coquine, ni une détraquée. Tu devrais comprendre ma détresse.
CHER RUITRE 2Î5
Voilà, un bien grand mot. Tu dramatises.
DUCREST
Moi?
HENRIETTE
Bah! Quand je compare à ce que j'étais pour toi il y a quelques semaines : à peine une camarade, une sorte de femme de charge, — tout à coup cette explosion de jalousie!
DUCREST
Qualifie cela comme tu voudras. Moi je n'analyse pas. Le fait est là. Un homme, un individu que j'ignore, t'enlève tous les jours à moi un peu plus. Et j'en souffre abominablement. Et il n'y a pas que de la vanité, je te jure. Il y a surtout ta tendresse qui me manque. Tu m'en avais si bien imprégné que je ne m'en apercevais même plus. C'était comme mon parfum de mouchoir. Je finissais par ne plus la sentir. Mais c'est maintenant que je vois comme j'en avais besoin... maintenant que je n'ai plus rien de toi... HENRIETTE.
Encore des exagérations. Est-ce que je suis moins ici? Est-ce que je te donne moins de mon temps? DUCREST.
Oh! pas une minute. Tu fournis le même nombre d'heures. Seulement, avant, c'était des heures de tendresse. Et maintenant, ce sont des heures de présence...
HENRIETTE
Subtilités.
DUCREST
Non, vérités. Alors se sentir constamment comme
en pays ennemi; au lieu de se confier, être obligé de se guinder, de se surveiller, — tu ne sais pas l'impression de froid, de contrainte, d'isolement! Et cela pour les choses les plus insignifiantes comme les plus graves : un effet en mauvais état, un fournisseur à recevoir, une décision à prendre... Enfin, je suis seul, affreusement seul.
HENRIETTE
Peuh! Jadis il n'y avait pas que moi dans ton existence.
DUCREST
Sans doute. Autrement serais-je là à t'implorei après ce que tu m'as fait? Serais-je là à demander grâce, par un renversement inouï des rôles, comme si c'était moi le coupable?
HENRIETTE
En effet, il n'y a jamais eu que moi de fautive.
DUCREST
Qui t'a dit cela? Et j'admets même que pour ton amour-propre de femme, tu aies eu besoin d'une revanche. Mais de là à des représailles systématiques, sans fin, sans merci...
HENRIETTE
Oh! cela chaque fois qu'il faudra plaider!
DUCREST
Plaider, quand j'arrive tout juste à lier mes idées, quand tu vois comme chaque mot me pèse, me fait mal, quand c'est toi qui devrais m'aider et deviner ce que je te demande...
HENRIETTE
Mais c'était fait à ta première phrase. Ici comme làbas, tu me demandes la même chose, tu me demandes l'impossible.
DUCREST
Me sacrifier une vague aventure, une liaison improvisée, c'est cela que tu appelles l'impossible) Et puis, sois sincère. Henriette, est-ce que je demande sur le même ton? Ah I si je plastronnais comme il y a un mois, si je m'emportais, si j'alléguais mes droits, mes intérêts, ma réputation, je comprendrais encore. Mais non, je n'invoque que mon chagrin, mes doutes, mes tourments.
HENRIETTE
C'est-à-dire que tu le crois, et de très bonne foi. Mais moi qui te connais, je traduis. Je traduis : tes aises, ta tranquillité, ton confortable. Car c'est cela que tu regrettes, n'en doute pas. C'est cela véritablement qui te manque!
DUCREST
Entendu. Quand je m'excuse : plaidoyer. Quand j'implore : comédie. Quand je me désole : égoïsme. Comment veux-tu que je sorte de là ) Est-ce que cela se prouve, est-ce que ça se démontre, la douleur? D'ailleurs, pour que tu ne sentes pas la mienne, l'abîme qu'il doit y avoir entre nous! Alors, à cette distance, tout ce que je te dirais ou rien!... C'est égal, quinze ans d'union étroite, d'intimité constante entre deux êtres, j'aurais cru que ça marquait plus...
11 se tait, la tête dans ses mains.
HENRIETTE, allant vers lui et un peu émue. Mais, mon ami, je t'assure...
DUCREST, avec un geste dilatoire.
Oh! je sais, tu n'es pas une méchante femme. Tu
obéis à un sentiment plus fort. C'est cela qui te donne
cette cruauté I Seulement, dans ces conditions, je te le
dis sans coiëre, sans amertume, parce que c'est l'évi-
dence, il vaut mieux que tu suives ta destinée, que tu t'en ailles.
HENRIETTE
Tout à fait ?
DUCREST
Dame, après cette conversation, nous vois-tu vivant côte à côte ? 11 n'y a que le divorce de possible. Tu le demanderas ou ce sera moi qui le réclamerai. HENRIETTE.
Toi?
DUCREST
Comme tu préfères. Maintenant, ce que le monde pensera ou non, tu supposes si ça me sera égal. A côté de ce que je viens de souffrir!... Et puis, quoi, j'ai peut-être fait mon temps! J'aurai eu mon heure, une belle carrière, quelques bonnes plaidoiries. Eh bien, si ça doit être fini, ce sera fini.
Il pleure.
HENRIETTE
Mon ami, mon ami, écoute.
DUCREST
Non, non, ma chère enfant, pas de consolations.
HENRIETTE
Il ne s'agit pas de consolations.
DUCREST, vivement.
De quoi alors?
HENRIETTE
Une impression ! Il me semble qu'avec ce divorce, tu vas bien vite.
DUCREST, redescendant et anxieusement.
Pourquoi me dis-tu cela? Ce n'est pas un jeu, n'est-ce pas, des paroles en l'air? Tu me ferais ce sacrifice?...
HENRIETTE
Je ne sais pas, je ne sais pas... Je suis affolée. Je t'en supplie, ne me questionne pas, ne me presse pas. J'ai besoin de réfléchir, de voir clair, d'être seule. DUCREST.
Oh! je comprends très bien. Je vais te laisser. Seulement, rester ici à piétiner, à me morfondre en attendant le verdict, comme aux assises, tu me pardonnes, mais je ne pourrais pas. Il faut que je sorte, que je prenne du mouvement.
HENRIETTE
Oui, si tu veux, c'est cela.
DUCREST
Alors, je te laisse. (S'arrêtant.) Oui, mais quand je rentrerai, qu'est-ce que tu vas me dire? (Henriette esquisse un grand geste d'incertitude. Ducrest, même geste.) Evidemment!
Il sort à droite.