‹ ThéâtreChapitre 64 sur 69 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

DUCREST, GRELU, puis HENRIETTE.

DUCREST, retirant ses gants.

Eh bien, Grelu, les affaires? Vous êtes content?

GRELU

Oh ! c'est bien calme, monsieur Ducrest. Un peu de travail dans les villes d'eaux, mais si peu ! Et pourtant il y aurait tant à faire dans ces endroits-là ! Mais le client a ses préjugés et cela ne reprend qu'à la rentrée.

DUCREST

Bah ! nous n'en sommes pas loin. (S'asseyant.) Asseyez-vous donc. Voyons, en deux mots, voici de quoi il s'agit. Un de mes clients a sur sa femme les soupçons les plus sérieux.

GRELU

Et il veut la faire filer? Tout à votre service.

DUCREST

Un moment, Grelu. Mon client désire que ce soit vous-même, vous seul qui vous chargiez de l'opération. Il y tient essentiellement.

GRELU

Ah! il faudrait se mettre d'accord, cher maître. Je prends moi-même la direction de la filature, je m'y engage, mais vous pensez que je ne pourrai pas la mener tout seul.

DUCREST

Pourquoi cela ?

33o THÉÂTRE

GRELU

Voyons, monsieur Ducrest. Vous savez bien comment cela se passe ?

DUCREST

Eh ! oui, oui, je sais!

GRELU

Je prends à son domicile au moment où elle sort madame... Comment l'appelez-vousr DUCREST, évasivement.

Je vous dirai son nom tout à l'heure, pour certains motifs.

GRELU

Bon, bon. Je prends cette dame à sa porte, je la suis à pied, en fiacre, en auto, selon que cela se trouve.

DUCREST

Oui, oui, je sais...

GRELU

Si elle entre dans une maison qui m'ait l'air... j'attends. Si elle y reste, tout va bien. Je recommence le lendemain, je m'informe et, au bout de deux jours, trois jours au plus, l'enfant est bouclée. DUCREST, avec impatience.

Mais oui, tout cela je sais bien.

GRELU

Attendez donc. Mais aujourd'hui, avec tout le fourbi de la vie des dames, ça se présente plus embrouillé. La prévenue commence par courir les magasins, les salons de peinture, les conférences, les bridges, les matinées, les concerts, et, dans ce cas, si je ne veux pas être brûlé, il faut que je la repasse à mes aides. J'en ai partout, dans tous les grands magasins, dans

toutes les expositions, dans tous les thés à la mode, partout enfin, et des deux sexes : agents et agentes. Agentes -surtout, oui, moi je préfère. Cela marque moins que des hommes. Toutes, du reste, des personnes ce qu'il y a de mieux. Des anciennes institutrices, des dames de compagnie. J'ai même une comtesse, une vraie, et qui me coûte chaud. Eh bien, je vous la donnerai. Vous voyez, monsieur Ducrest, si votre client sera bien servi.

DUCREST

Je n'en doute pas. Reste à fixer l'heure et l'endroit où on vous montrera la prévenue, comme vous dites. GRELU.

Ce sera comme vous l'indiquerez, cher maître... Ah! et puis, n'oublions pas, il me faudra la photo... DUCREST.

Ouais, ouais... Mais, voilà... Enfin, est-ce absolument indispensable?

GRELU

Oh I monsieur Ducrest, absolument ! A moi seul, je m'en tirerais encore sans photo. Mais mes aides ! Vous ne croyez pas, cher maître, que j*ai tout ce monde-là qui drogue à travers Paris pour une seule affaire? Les revenus à Rockfeller n'y suffiraient pas. Dans la bonne saison, les filatures ne vont pas à moins de dix à douze par jour, et sans photos, mes pauvres agents, comment est-ce qu'ils s'y retrouveraient? Et puis, la photo, ça n'est pas trompeur comme l'œil. C'est net, ça colle au modèle. Si on hésite, un petit regard au carton dans le creux de la main, et on est fixé. Comprenez-vous ?

DUCRIiST. avec cflort.

Ehl oui, je comprends. Eh bien, j'ai précisément ici

la photographie de la personne, car le malheur veut qu'elle soit la femme d'un de mes amis. Je vai'^ vous la remettre et vous saurez en même temps son nom.

Ducrest ouvre un tiroir et en tire lentement une photogra phie. A ce moment, Henriette entre par le fond. Du crest, sans précipitation, repousse la photographie dans le tiroir.

HENRIETTE

Oh I pardon I je ne savais pas que tu avais du monde. Je venais chercher la revue.

DUCREST, la suivant du regard.

Elle est là sur la petite table, près des livres. HENRIETTE.

Oui, la voilà. Merci.

Elle sort au fond. Ducrest, comme hypnotisé, ne la quitte pas des yeux.

GRELU

Alors, monsieur Ducrest ?

DUCREST

Eh bien, écoutez, Grelu, tout bien pesé, cette combinaison de photographie ne me revient pas beaucoup. J'y vois des tas d'inconvénients.

GRELU

Oh I cher maître, avec mes agents, tant qu'à h discrétion, il n'y a pas cela de crainte à avoir. Vou-' pouvez me donner cette photo comme à votre père. DUCREST.

Mais je n'en doute pas un instant, Grelu. S'il s'a gissait de moi, la chose serait faite. Mais je vous a dit, mon client est un ami, c'est un garçon un peu... un peu nerveu.x. Alors, avant de rien décider, je pré fère d'abord le consulter.

GRELU, se levant.

Comme il vous plaira, cher maître. Faudra-t-il que je vienne demain ?

DUCREST

Je vous téléphonerai.

GRELU

C'est cela. Mais dites-le bien à monsieur votre ami, je réponds de mes agents comme de moi-môme. Pas cela de crainte à avoir.

DUCREST

Je le lui dirai. Tenez, sortez par là, et à droite c'est l'antichambre. Au revoir, Grelu. (Grelu sort. Ducrest reste en place quelques instants songeur, se caressant le menton, puis il sonne. Adolphe paraît.) Demandez à madame si elle peut venir me parler.

Adolphe sort au fond.

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