SCENE X
Les Mêmes, puis LAVELINE.
HENRIETTE
Vous!
LAVELINE
Oui! Je viens de le voir partir! (Aussitôt la porte fermée.) Vous savez qu'il nous arrive une chose terrible. HENRIETTE.
Oui, je sais.
LAVELINE
Mais non, vous ne pouvez pas vous douter. Ce monsieur de tantôt qui avait un rendez-vous avec le patron...
HENRIETTE
Oui, c'est un policier, un agent de recherches.
LAVELINE
Qui vous a dit?
HENRIETTE
Mon mari lui-même.
LAVELINE
Lui? Je ne comprends plus.
HENRIETTE
Si. 11 voulait me faire suivre, et puis le courage lui a manqué.
LAVELINE
Et il vous l'a avoué?
HENRIETTE
Oui. Nous venons d'avoir ensemble une conversation très douloureuse, et je dois reconnaître que vous aviez raison : cet homme souffre, il souffre même beaucoup, il est très malheureux.
LAVELINE, triomphant.
Là, vous voyez 1
HENRIETTE, éclatant en larmes.
Ahl mon chéri! Mon pauvre petit !
LAVELINE, courant s'asseoir près d'elle.
Voyons, voyons, ma petite Henriette, vous êtes extraordinaire! Il y a une heure, vous ricaniez de ses souffrances, et à présent, vous voilà en larmes! HENRIETTE.
Mais ce n'est pas sur lui que je pleure, comprenez donc, mon amour, c'est sur nous!... Il va falloir que nous nous séparions.
LAVELINE
Que nous nous séparions >
HENRIETTE
Oui.
LAVELINE
Et vous avez consenti?
HENRIETTE
Pas tout à fait. Je lui ai demandé de réfléchir pour la forme, mais après ce que j'ai vu, après ce que j'ai entendu, je ne peux pas lui refuser, je ne peux pas... LAVELINE.
Mais si, mais si. Vous pouvez très bien et vous re« fuserez, je m'en charge.
HENRIETTE
Et c'est vous qui parlez ainsi I Vous qui me disiez de lui tout à l'heure des choses si délicates, si généreuses !
LAVELINE
Tout à l'heure, pardi, j'étais dans l'ivresse de vous avoir. Et vous savez bien ce que c'est que le bonheur; on voudrait en voir partout, on se sent de la bonté à revendre, on la jette par les fenêtres. Mais avec la douleur, l'économie vous revient, et le sens de vos intérêts. Maintenant, je n'ai plus en face de moi un supérieur, un homme à terre; c'est un ennemi, un adversaire qui veut vous reprendre, nous séparer. Eh bien, cela, jamais de la vie! Je lutterai, je me défendrai.
HENRIETTE
Oui, il faut lutter, oui, il faut vous défendre, mais pas contre lui... pas contre lui ! Allons, ne vous agitez pas ainsi, et venez là, tout près, comme vous aimez. (Elle lui met la main autour de l'épaule.) Voyons, VOUS connaissez mieux que moi toutes les raisons qui nous imposent...
LAVELINE, rinterrompant.
Les raisons! Mais toutes les raisons du monde, estce que cela tient une minute devant la réalité horrible : vous perdre, vous avoir perdue! Me retrouver tout seul dans mon pauvre appartement ! Et quand cinq heures sonneront, ne plus vous guetter sur le palier, ne plus vous recevoir dans mes bras, toute haletante, avec votre brassée de fleurs qui me chatouillait le cou! Est-ce que je pourrai? Est-ce que je pourrai?
Puisqu'il le faut, mon petit... Comprenez donc qu'il
le faut ! Et puis, est-ce que cela ne devait pas arriver un jour> Est-ce qu'entre un tout jeune homme comme vous et une femme de mon âge, nos joies n'étaient pas comptées, à la merci des semaines, des mois, du moindre accident?
LAVELINE
Eh! je n'en sais rien I Croyez-vous que j'y pensais?
HENRIETTE
Parce que vous êtes à cet endroit admirable de la route où l'avenir est si loin, qu'on le distingue à peine. Mais moi que les années ont menée plus haut de la côte, je voyais mieux, j'étais plus prête. LAVELINE.
Oui, et vous vous dites : « Un peu plus tôt, un peu plus tard, allons-y ! »
HENRIETTE
Mais oui, et bravement, tête baissée ! Si je réfléchissais, aurais-je la force ?
LAVELINE
Eh bien, moi, je l'aurai, je lutterai et je ferai l'impossible pour vous garder.
HENRIETTE
Mon pauvre petit !
LAVELINE
Si, si ! Et cet adieu que vous me demandez, je n'en veux pas... Vous me reviendrez.
HENRIETTE
Mon pauvre petit !
Sonnerie de timbre. Ils restent immobiles, presque interloques. Ducrest entre. Il aperçoit Lavelinc. Sa physionomie marque un léger mouvement de surprise.