‹ ThéâtreChapitre 68 sur 69 · SCENE XI · texte numérisé non relu

SCENE XI

DUCREST, LAVELINE, puis HENRIETTE, et ADOLPHE.

DUCREST, avec calme.

Henriette I Je voudrais d'abord dire deux mots à M. Laveline. (Henriette sort. Un temps. A Laveline.) AK! ça, mon petit, sans reproche, qu'est-ce vous faites-là à cette heure-ci?

LAVELINE

Mot! cher maître, j'étais venu faire mes adieux à madame Ducrest.

DUCREST

Vos adieux? Vous avez donc déjà vu Richot?

LAVELINE

Non, pas encore. Mais c'est tout comme. Je ^connais sa réponse d'avance. Il désire formellement que j'entre demain soir.

DUCREST

Demain soir ? Mais alors, pour prendre congé de madame Ducrest, il vous restait toute [la journée de demain.

LAVELINE

En effet, mais me trouvant libre avant dîner, je suis...

DUCREST

Oui, vous êtes monté comme cela, en passant, en camarade! (Un temps.) Ecoutez, mon petit Laveline, j'ai horreur des inquisitions. Mais je vous dirai que votre présence ici, à cette heure insolite, votre ton, vos réponses sont loin de me satisfaire. Sans oublier

cette brusque entrée chez Richot, qui demeure on ne peut plus suspecte. Tenez, vous conspireriez contre moi avec madame Ducrest, que votre attitude ne serait pas autre.

LAVELINE

Je ne vois pas du tout.... Je ne sais pas vraiment... DUCREST.

Vous ne savez peut-être pas, mais, moi, j'ai besoin de savoir. Vous comprenez, si quelqu'un que j'emploie, quelqu'un sous mes ordres, est de connivence contre moi, il faut que je sache, que je sois fixél Voyons, pourquoi étiez-vous ici, dans mon cabinet, à causer avec madame Ducrest? De quoi parliez-vous? Qu'est-ce que vous racontiez ?

LAVELINE

Mais, mon cher maître, je vous ai dit... j'étais venu prendre congé...

DUCREST

Ah ! non, laissons cette histoire d'adieux. Elle ne tient pas debout. Evidemment, madame Ducrest vous honore de ses confidences... Elle doit vous charger de je ne sais quelles commissions louches. Vous êtes visiblement son intermédiaire près de quelqu'un... Qui cela? Allons, répondez... Ah çà ! Laveline, ce n'est pas vous, je pense?

LAVELINE

Eh bien, oui, là, c'est moi!

DUCREST, l'empoignam par son veston à la poitrine et le secouant.

Vous! Vousl... Vous avez eu ce front, cette impudence?... Misérable petit bandit!

LAVELINE, se débattant avec violence.

Laissez-moi! Laissez-moi!

DUCREST, sans le lâcher.

Pas un mot ! Pas un mot! Dehors I Dehors! Et que

je ne vous retrouve jamais sur ma route, si vous ne voulez pas que je vous casse les reins! (Il le lâche d'une poussée brutale. Puis, se promenant.) Par ce galopin! Par ce galopin!... Pardi, c'était si pratique, si commode!... Une femme négligée, abandonnée. Aucun travail d'approche. Vos fonctions qui facilitaient. Et vous vous Êtes dit : « Voilà mon affaire! » Eh bien, mon petit monsieur, ces malpropretés-là, ces calculs ignobles, dans le langages des honnêtes gens, ça vous a un nom : ça ne s'appelle pas de la passion, ça ne s'appelle pas du sentiment, ça s'appelle de l'abus de confiance.

LAVELINE

Mais si j'aimais, pourtant, si j'aimais.

DUCREST

Si vous aimiez?... Il y avait un fait qui dominait tout, un fait que tout vous défendait d'oublier : c'est que cette femme^ c'était ma femme! Et si vous aviez eu l'ombre de sens moral, l'ombre de conscience...

LAVELINE

Oh ! Je sais bien tout ce que je vous devais, tous les services que vous m'avez rendus...

DUCREST

Est-ce qu'il s'agit de ces bagatelles? Pour tous vos collègues j'en faisais autant. Mais avec vous, il y avait plus : mon affection, ma foi absolue. Je me livrais comme devant un ami. Depuis la mort de votre père, je veillais sur vous comme sur mon enfant ! Eh bien, en échange, avant la gratitude, avant le respect, vous me deviez par-dessus tout une chose : de la loyauté. Mais d'ailleurs, en voilà assez!... Allez-vous-

en... Vous n'êtes qu'un petit gredin... qu'un petit malheureux 1

LAVELINE

Oui, mon cher maître... c'est vrai... vous avez raison. Je suis un malheureux. Mais j'ai des excuses... Je vous en supplie... je n'avais rien prémédité... rien... cela s'est fait malgré moi... Une maladresse d'abord, puis l'aveu qui m'a échappé... Mais depuis ce jour-là, depuis trois mois, ce que j'ai souffert auprès devons! Ma honte, mes transes, mes regrets continuels... D'ailleurs, maintenant, je ne pourrais plus... Il ne faut plus que je revoie madame Ducrest!... (Avec effort.) Je vous jure de ne plus la revoir.

Il pleure.

DUCREST

Ni ici, ni ailleurs, enfin jamais?

LAVELINE

Jamais,»mon cher maître!

DUCREST

C'est bien, alors, partez, allez-vous-en!... Dans les souvenirs que vous me laissez, il vous sera tenujcompte de ces dernières minutes.

Lavelinc sort. Ducrest reste un instant seul. Henriette entre.

DUCREST

Henriette, je viens de causer avec M. Laveline. Il nous quitte définitivement. Maintenant, toi, qu'est-ce que lu décides?

HENRIETTE, se précipitant vers Ducrest, à demi sanglotante.

Ahl mon ami I... Ah! mon ami!... Je voudrais tant te dire...

DUCREST, la prenant dans ses bras.

Chut ! Pour notre bonheur, plus un mot là-dessus, plus un mot.

ADOLPHE, entrant.

Monsieur, ce sont les étudiants.

DUCREST, se redressant et avec autorité.

Qu'ils entrent !

Entrée des étudiants.

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