‹ ThéâtreChapitre 9 sur 69 · SCENE VI Les MÊ.MES, SIMONE · texte numérisé non relu

SCENE VI Les MÊ.MES, SIMONE

SIMONE, l'embrassant froidement.

Comment, tu t'en vas quand j'arrive?

CHARLOTTE

Je monte chez madame Gallardon.

SIMONE

Tu sais qu'elle va descendre... Elle achève de défaire son sac.

CHARLOITE.

Justement, je ne veux pas qu'elle se presse et je descendrai avec elle quand elle aura fini.

Elle sort. S.

ÎO THÉÂTRE

SIMONE

Alors à tout à l'heure... (Elle s'avance vers Hubert et lui serre la main.) Vous allez bien?

HUBERT

Je vais mieux.

SIMONE

Vous avez été souffrant?

HUBERT

Non, mais je vous attendais et vous ne veniez pas.

SIMONE

Vous devez être fatigué d'avoir préparé cela... Voulez-vous une tasse de thé pour vous remettre? HUBERT.

Volontiers... (Un temps.) Eh bien, j'ai suivi vos ordres, vous savez...

SIMONE, préparant le thé.

Quels ordres?

HUBERT

J'ai lu les poésies de Verlaine.

SIMONE

Vous êtes content de cette lecture?

HUBERT

Oui, j'ai trouvé cela très bien, très bien, tout à fait bien.

SIMONE, riant.

Convenez que les vers vous assomment.

HUBERT

J'en conviens, mais ceux-là m'ont plu.

SIMONÇ. Ils vous ont plu parce que vous êtes un ami docile et que vous ne voulez pas me déplaire en me contredisant.

LE CALICE 3l

HUBERT

Je veux mieux que cela.

SIMONE

Quelle ambition !

HUBERT

C'en est une, mais je l'ai... Je veux vous plaire.

SIMONE

Oh! ce n'est pas bien difficile... Presque tout le monde me plaît... L'important dans la vie est desavoir s'arranger... Quand les gens ne m'amusent pas, je tâche de m'en amuser.

HUBERT

Et suis-je des premiers ou des seconds ? SIMONE, s'avançant vers lui une tasse de thé à la main. Tantôt des uns, tantôt des autres; vous voyez que je suis franche !

HUBERT, s'approchant d'elle, et d'une voix hachée. Ma chère amie, écoutez-moi, depuis douze ans que je vous connais, je crois que jamais une de mes paroles, jamais un de mes regards ne vous a révélé... SIMONE, éclatant de rire.

Oh ! que vous êtes drôle, comme cela !... (Elle lui pose vivement la tasse entre les mains.) Tenez, en ce moment vous êtes à la fois des premiers et des seconds, de ceux qui m'amusent et des autres... Comment, vous Hubert, vous alliez vous lancer dans la grande déclaration ? Quelle erreur 1

HUBERT, décontenancé- Mais qui vous a dit?...

Voyons, mon cher 1 lubert, pcnSv^z-vous que je ne me suis pas aperçue de? manèges sournois et timides

OÙ VOUS VOUS dépensez auprès de moi depuis quelques semaines, pensez-vous que je n'ai pas remarqué le tour bizarre des protestations amicales que vous m'avez prodiguées à votre dernière visite? Pensez-vous, enfin, que moi qui vous connais depuis douze ans, comme vous me le rappeliez à l'instant, pensez-vous que je ne sois pas au fait de vos mœurs de poule vagabonde?

HUBERT

Poule vagabonde !

SIMONE

Mais oui... Vous savez qu'il y a deux sortes de poules, les sédentaires et les vagabondes... Celles qui pondent à poste fixe, couvent leurs œufs, ne quittent pas un moment leur progéniture prochaine. Et les autres qui pondent n'importe où, partout, au hasard, s'en vont et ne couvent jamais... Eh bien, vous êtes de ces dernières... Vous pondez vos déclarations ou demi-déclarations ici, là, à droite, à gauche, chez toutes les femmes... Puis vous disparaissez... Vous attendez... Et huit jours, un mois, deux mois après, selon que le cœur vous en dit, — comme aujourd'hui par exemple, vous passez voir si d'aventure votre ponte n'aurait pas prospéré. Hélas! j'ai le regret de vous le dire... votre œuf ici n'a pas éclos... 11 vous restera pour compte... Seulement, ce qui me dépasse, c'est que rien qu'une minute vous ayez pu fonder quelque vilain espoir sur moi, — moi une vieille camarade, moi qui adore mon mari.

HUBERT

Vous l'adorez, après huit ans de mariage?

Je l'adore... Il n"y a pas d'autre mot pour exprimer

rafFection ardente que je lui porte... Et pourquoi ne l'adorerais-je pas?... Jacques est un homme joli, élégant, tendre, spirituel, un mari presque parfait... HUBERT.

Presque...

SIMONE

Oh! je disais presque par modestie... Vous trouvez des défauts à Jacques... C'est votre droit... Pour ma part, sincèrement je ne lui en découvre aucun. HUBERT.

Vous, une femme si intelligente !

SIMONE

Mettons que c'est le côté faible de mes belles facultés,

HUBERT

Cependant, en cherchant bien...

SIMONE

Que voulez-vous dire?

HUBERT

Je veux dire qu'en cherchant bien, dans la conduite d'un mari on trouve généralement...

SIMONE

Ah ! prenez garde, mon cher, vous êtes au bord d'une méchante action.

HUBERT

Comment cela?

SIMONE

Evidemment : ou vous ne savez rien sur Jacques et vous allez le calomnier, ou vous savez quelque chose et vous allez le dénoncer.

HUBERT. 0ht vous avez de ces raisonnements qui vous coupent bras et jambes.

SIMONE

Je vous coupe la parole simplement, quand vous étiez sur le point d'en faire mauvais usage... Vous ne devez pas d'affection à Jacques, qui n'est pas votre ami, à peine un camarade par alliance, mais vous vous devez à vous-même d'apprécier loyalement un homme sur qui au fond vous n'avez rien à dire.

Un temps.

HUBERT, la regardant sccptiqûement.

Hum!... C'est vrai... j'ai eu tort... Je me laissais entraîner par mes illusions... Oui, je m'étais imaginé un moment que cela pourrait, je ne dis pas vous flatter, mais vous séduire un peu, l'amour d'un homme qui jusqu'ici, si jeune qu'il soit, ne passe pas pour avoir échoué auprès des plus jolies et des plus difficiles. SIMONE.

C'est à peu près le discours que me tenait l'autre soir, au bal, le jeune Hector Perrier.

HUBERT

Le romancier?

SIMONE

Lui-même... Il me faisait de sa personne des offres aussi cordiales que vous ici de la vôtre... Et pour me convaincre il ajoutait : « Quoi, vous ne seriez pas fière d'être, vous aussi, mon amie, de figurer vous aussi comme héroïne dans ma vie, dans mes romans... et après, quand vous évolueriez à travers les salons, de soulever sur votre route tout un petit frémissement de curiosité et d'envie ? »

HUBERT

Il en a un toupet!... Et que lui avez-vous répondu?.,.

SIMONE

Que j'acceptais, à condition qu'il commençât par

faire un roman où il nous peindrait tous les deux, moi, amoureuse de lui à la folie et lui, vivant à mes crochets... De façon que lui aussi, quand il traverserait les salons, il bénéficiât, à son tour, d'un petit frémissement de curiosité et d'envie.

HUBERT

11 devait être furieux !

SIMONE

Il m'a regardée avec des yeux ronds, un sourire oblique et n'a plus insisté.

HUBERT

Bah! vous y perdez peu... Ce pauvre Perrier est bien déjeté, bien fatigué.

SIMONE

Tiens, c'est précisément ce qu'il me disait de vous.

HUBERT

Comment, il a osé ?

SIMONE

Oh ! mon cher, les hommes d'aujourd'hui n'ont pas des manières très variées de courtiser les femmes... Ils procèdent en deux temps : vanté la rareté de leur amour, puis dénigrer la vaillance physique des rivaux... Mais au bout de ces deux mouvements, ils sont bien à court de munitions et l'on a raison d'eux avec une plaisanterie.

HUBERT

Mé ! hé! vous me paraissez joliment au courant!... Vous avouez donc qu'on vous parle d'amour et que vous laissez faire?...

SIMONE

C'est-à-dire que, par politesse, j'écoute ce que me disent les hommes de notre monde... Et comme la

plupart ne savent parler que d'amour ou de ce qu'ils croient être ça, force m'a bien été d'observer leurs petites manies... Mais, je vous prie de le croire, sans y participer... On peut décrire les fourmilières et n'être pas pour cela une fourmi...

HUBERT

Loin de moi la pensée de vous traiter de fourmi... Seulement si, dans la fourmilière mondaine, tous les hommes, selon vous, ont les mêmes mœurs, les mêmes façons, si tous ne savent parler que d'amour aux femmes, lorsque vous voyez votre mari, à l'autre bout d'un salon, penché sur une jolie personne et lui murmurant des propos que vous ne pouvez entendre... Suivez bien mon raisonnement...

SIMONE

Je fais mieux, je l'achève... Quand je vois de loin Jacques dans la gracieuse posture que vous lui prêtez, je suppose qu'il tient à cette dame des propos analogues à ceux que ses semblables tiennent en pareil cas... Mais je suis sûre qu'il dit ces fadaises comme je les écoute: en riant.

HUBERT

En riant, ou pour rire?

SIMONE, sèchement.

Pour rire et en riant.

HUBERT

Bref, vous n'êtes pas jalouse? Vous avez toute confiance en votre mari ?

SIMONE, même ton.

Une confiance illimitée I

HUBERT, se levant.

Si nous parlions d'autre chose...

J'allais vous le proposer... (Se levant») Et voici, du reste, madame Gallardon qui va nous y aider.

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