‹ ThéâtreChapitre 8 sur 69 · SCENE V CHARLOTTE, HUBERT · texte numérisé non relu

SCENE V CHARLOTTE, HUBERT

CHARLOTTE, s'asseyant sur un canapé et d'un ton de feinte cérémonie.

Prenez donc la peine de vous asseoir, cher Monsieur. (Hubert s'assied à côté d'elle.) Oh! c'est bien près... Enfin!... Ah ça! on ne voit plus que vous ici! HUBERT.

Je ne suis pas venu depuis huit jours.

CHARLOTTE

Et cela vous semble long!... Bah! je m'en doutais... Vous faites la cour à Simone.

HUBERT

Moi, oh! je vous jure!

CHARLOTTE

Pas de serments, une preuve.

HUBERT

Vous voulez une preuve?... Voilà... (Il loi saisit la main.) Je vous aime.

CHARLOTTE, se dégageant.

Eh bien! qu'est-ce qui vous prend?

HUBERT

Il me prend que vous n'êtes plus prise.

CHARLOTTE

Vous me parlez comme à un fiacre et vous êtes obscur. Tâchez donc d'être plus poli et plus clair! HUBERT.

Plus je serai clair, moins je serai poli.

CHARLOTTE

Alors taisez-vous !

HUBERT

C'est trop ennuyeux... J'aime mieux risquer de vous fâcher et tenter de m'expliquer... Je voulais dire qu'actuellement je vous croyais plus abordable qu'il y a deux mois, par exemple.

CHARLOTTE

Vraiment, et pourquoi cela?

HUBERT

Parce qu'une femme sans amour est comme une forteresse sans garnison.... Personne sur les remparts, l'assaut est plus facile.

CHARLOTTE

Ce qui revient à dire que, d'après vous, j'avais jadis un défenseur et que je n'en ai plus aujourd'hui... Puis- je connaître le nom de ce héros?

HUBERT

Je ne pense pas vous étonner énormément en vous disant qu'il s'appelle Jacques?

CHARLOTTE

Qu'en savez-vous?

HUBERT. Je vous répondrai là-dessus ce que Royer-Collard

disait de l'existence de Dieu : « Je n'en sais rien, mais j'en suis sûr. »

CHARLOTTE

Et depuis quand lisez-vous du Royer- Col lard ?

HUBERT

Depuis hier soir.

CHARLOTTE

Vous devenez bien pédant... Décidément il n'y a plus d'hésitation possible... Vous êtes amoureux de Simone... (Geste de dénégation d'Hubert.) — Si, si, prenez garde, je vous dénoncerai au mari.

HUBERT

Vous êtes donc restée avec Jacques en bons termes?

CHARLOTTE

Excellents!... Je suis son amie, son paravent, son chandelier, ce que vous voudrez, et il me dit tout... comme à un frère.

HUBERT

Cela vous amuse, ces confidences?

CHARLOTTE

Cela m'intéresse... J'évoque des souvenirs, je compare...

HUBERT

Il vous aimait mieux que... que la nouvelle, n'est-ce pas?

CAARLOTTE.

Il m'aimait autrement.

HUBERT

Bien entendu... On ne se sépare que pour changer.

Vous vous moquez encore de moi, il me semble?

HUBERT

Non, je vous plains, tout simplement.

CHARLOTTE

Et de quoi me plaignez- vous, âme charitable?

HUBERT

De jouer un jeu cruel qui vous leurre vous-même et ne vous causera que des déboires... Confidences, petits services, bonne amitié, prétextes que tout cela, dont vous vous abusez pour justifier à vos propres yeux votre présence ici... Votre bouche en sourit, mais votre cœur en saigne... Au fond vous aimez toujours Jacques et, sans l'espoir de le reprendre un jour, vous ne souffririez jamais tant d'humiliations... Vous êtes comme ces pêcheurs à la ligne qui ont laissé filer leur proie, et qui sous le soleil, sous l'orage, demeurent jusqu'au soir immobiles, sombres et têtus, à attendre vainement qu'elle veuille bien mordre encore... Si j'étais vous, ma chère, je m'instruirais de leur exemple et je jetterais la ligne ailleurs. CHARLOTTE.

Est-ce à titre de pêcheur ou de proie que vous me donnez ces beaux conseils?

HUBERT

Aux deux.

CHARLOTTE

Eh bien, détrompez-vous... Je suis à tout jamais dégoûtée de la pêche, et je n'ai donc rien à en redouter, ni avec Jacques, ni avec vous, ni avec d'autres. HUBERT.

Nous recauserons de tout cela à Cabourg, et vous verrez que j'avais raison.

Ah! vous venez aussi à Cabourg cet été!... Mais

c'est la grande passion !... Simone vous a tourné la tète. HUBERT.

Il ne tient qu'à vous de me la retourner.

CHARLOTTE

Nous finirions par vous faire mal... Non je ne suis pas si méchante... Et tenez, je vais vous le prouver tout de suite... Voilà Simone qui arrive... Je vous laisse seuls" ensemble.

HUBERT

Mais au contraire, je vous assure...

CHARLOTTE

Taisez-vous donc, vous êtes ravi : vous avez déjà vos petits yeux qui brillent comme des boutons de bottine!

Elle se dirige vers la droite et se rencontre avec Simone.

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