ACTE r, SCÈNE IV
mélame.
Oh! combien j'aimerais à pouvoir le lui dire ! Mais jamais à ma bouche un mot n'est e'chappe' , Qui put trahir ce cœur ainsi préoccupé. Qu'il m'en coulait ! ô ciel ! surtout en sa présence , Que je me reprochais ce rigoureux silence ! Loin de lui je cherchais à l'en dédommager , Je lui parlais alors sans crainte et sans danger, Et dans cet entretien qu'il ne pouvait entendre J'exprimais beaucoup plus qu'il n'eût osé prétendre. Cependant je songeai quel serait mon destin , !Mes yeux long-temps distraits s'v fixèrent on&n. L'eflrayant avenir où s'égarait ma vue Ne m'offrait qu'un abîme oh j'étais attendue. Je vis que j'y tombais sans espoir d"en sortir, Et j'entendis la voix de l'affreux repentir. Je vis que , dès l'eufance an cloître destinée , Aloi-même par mon choix je m'étais enchaînée^ Que mon père , affermi dans ses cngagemens , rS'e consulterait pas mes nouveaux sentimens ; Qu'à son ambition j'allais être immolée : Je me sentis alors de mes maux accablée , Alors je m'indignai dn fardeau de mes fers, Et je tendais les mains à des liens plus chers. J'aurais voulu franchir la terrible barrière, Et me réfugier dans le sein de ma mère. Au moins j'v déposai mes plaintes , mes douleurs , Mes feux long-temps secrets , mes funestes ardeurs. Elle a vn de ce Cfvur la crnellc blessure , Elle a versé sur moi les pleurs de la nature , Promis de tout tenter pour adoucir mon sort; Mais que me sert, hélas ! un inutile effort? Que peut-elle? elle-même est dans la dépeudance, Son époux a sur e!le une entière puissance ; Enfin , vous le voyez, on a marqué ce jour Pour prononcer des vœux , et des vneux sans retoar. On m'impose une loi que je ne peux plus suivre \ On ne s'informe pas si j'y pourrai survivre. Qu'ai-je donc fait, h; lis ! poar tant de croauté! Et j'irais au- autels trahir la vérité î
3i4 MELANIK.
J'irais mentir au Dieu qui lira dans mon ame î
Lui consacrer un cœur que tant d'amour enflamme !
Non , j'abhorre un serment trompeur , injurieux.
IMa voi-^ s'arrêterait en prononçant mes vœux.
Avant de les former , ciel , fais que Melanie
Exhale à tes autels sa malheureuse vie !
LE ccrÉ.
Ecoutez . mon enfant : votre inge'nuité Sans doute a droit de plaire au Dieu de la bonté'. Il ne veut point de nous d'offrande involontaire. Je n'irai point non plus, par un langage austère, Joindre encore à vos maux un effroi douloureux , Qui , loin de les guérir, les rendrait plus affreux. Ainsi , sans m'elever contre un amour profane Que la religion dans votre état condamne , Je m'occupe avec vous de vos seuls intérêts. On m'appelle bien tard : vous savez quels projets , Pour avancer son 61s , a formes voire père 5 Et quand on a conclu l'hvmen de votre fière. Quand tout est dc'cidê , lorsque le jour est pris Où vos engagemens doivent être remplis, Revenir sur ses pas , renverser son ouvrage, (Excusez un moment ce sinistre langage) Est un effort pénible, et dont il faut douter ; Les obstacles pourtant ne sauraient m'arrèlcr. Je dirai ce qu'il faut pour fléchir votre père . ISIon devoir me l'ordonne , et j'y vais satisfaire. Ce n'est que par degrés qu'on le peut ramener : Le péril est pressant, il le faut détourner. D'abord votre santé, qui paraît affaiblie , Exige le délai de la cérémonie; Et si j'obtiens ce point , nous pouvons espérer. Mais dans tous ses desseins s'il veut persévérer , S'il brave mes discours et votre résistance , Ma Glle, contre lui quelle est votre défense? On vous opposera votre consentement.
Pourquoi, vous dira-t-on , ce soudain changement? Pourquoi faire si tard éclater vos mui mures , Pour nous ravir le fruit des plus justes mesures ? Tout sera contre vous. Pardonnez ce discours.
ACTK I , SCÈNE IV. aiS
Je fïois TOUS proti'p;cr , je le veux, et j'y cours. Mais n'attendes pas tout des soins où je m'engage ; Comptez plus sur vons-uieme et sur votre courage. Le ciel voit vos chagrins , il pourra les culmcr ^ Il veille sur ce cœur qu'il se plut h former ; Vous vaincrez nn amour qui peut être excusable , Mais qui fait vos tourmens et vous rendrait coupable. ( Mélanie se lèue awec des gestes de douleur ^ le curé se
/èt'e aussi. ) Allez, rassurez-vous, vous êtes sous les yeux Du Dieu consolateur qui reste aux malheureux. Comptez sur mes secours; soufl'rez que ma présence Vous porte quelquefois une faible assistance. Vous aurez en tout temps contre un sort ennemi Le ciel et vos vertus, une mère , un ami.
MÉLANIE
He'las ! ma destinée est donc bien déplorable ! Avec tant de soutiens est-on si raiierable? Cependant il m'est doux de confier du moins Mes secrets à votre ame et mon sort à vos soins.
( Elle rentre. )