‹ Théâtre françaisChapitre 157 sur 184 · ACTE 1, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE IV

Eh bien ! qui put troubler cet t'tat désirable? (^ui produisit ea vous aa si grand changemeut?

MÉLANIE

Vous allez le savoir j c'est un e'vcnement Qui décida dès-lors du destin de ma vie, Et dont en vous pailant j'ai Famé encor remplie : Je veillais près du lit où l'une de nos soeurs D'une lente agonie éprouvait les horreurs. Cherchant à signaler les soins d'une novice, J'avais brigue moi-nicuie un si lugubre office. "Un prêtre l'exhortait, et ses pieux discours De la religion prodiguaient les secours. Mais la voyant garder un obstine silence, Et commençant peut-être à perdre l'espérance, Il s'éloigna de nous pendant quelques instans; Alors, levant ses yeux baisses depuis long-temps, Elle parut gémir sur moi plus que sur elle : Quelques larmes mouillaient sa mourante prunelle; Elle fit un eflbrt pour pouvoir me parler , Et m'adressa ces mots qui me firent trembler. « On vous trompe, on vous perd, ma chère Mélanie : « A votie âge on sent peu ce que l'on sacrifie, « En se faisant esclave et prenant cet habit ; « Vous l'apprendrez trop tard : je sais qu'on vous a dit , « Je sais que vous croyez que dans nos saints asiles « Tous les jours sont sereins , tous les coeurs «ont tranquilles j < Mais pour vous abuser sachez qu'on est d'accord. <c On ne vit en ces lieux qu'en désirant la mort, « Et l'on n'y meurt jamais qu'en détestant sa vie. <c Que mon exemple au moins détrompe Mélanie. » Elle m'appritson sort : un malheureux amour. Qu'il fallut dans ce cloître étouffer sans retour. Avait rempli son ame et consumé sa vie. Du récit de ses maux je demeurai saisie. C'étaient les derniers cris et les gémissemens D'un cœur que ses cTiagrins ont oppressé long-temps : C'était d'un long malheur l'histoire attendrissante, Que l'accent de la mort rendait plus décîiirante.

5io MÉLANIE.

Je n'y pus résister : pleine de ses douleurs, Je tombai sur son. lit en l'arrosant de pleurs. Un si juste intérêt pouvait-il se contraindre ? Pour la première fois elle s'entendit plaindre , Et ma pitié parut adoucir son trépas j L'infortunée alors me serra dans ses bras. Je sentis que ses pleurs inondaient mon visage, De mes sens trop émns je perdis tout usage j Et quand je les repris , elle ne vivait plus. Ses bras déjà glacés sur ma tête étendus , Ses yeux de la douleur gardant le caractère, Et vers le ciel encore élevant leur paupière , Semblaient lui clemander d'épargner h mon cœur Tous les maux dont sa mort m'avait tracé l'horreur.

leccré.

O parens inhumains ! voilà donc votre ouwage !

mél.vkie.

J'eus toujours devant moi cette effroyable image , Elle me poursuivait : mes esprits agités N'entrevoyaient partout que d'aflVeuses clartés. Je ne pouvais penser que celte infortunée , Sans raison, sans motif , eût plaint ma destinée. Qui peut vouloir tromper à ses derniers momens ? Mais , si je l'en croyais, quels tristes sentimens S'élevaient dans mon ame et la glaçaient de crainte! « Eh! quoi! de tous côtes l'artiûce et la feinte ! '( On séduit ma candeur , on veut m'en imposer ! « Et tout ce que j'aimais conspire à m'abuser ! » Ces soupçons m'inspiraient une sombre tristessej L'effroi , l'abattement , flétrissaient ma jeunesse. Le cloître m'effrayait : je rencontrais partout L'odieuse contrainte et l'importun dégoût. Je détestai dès lors cet habit de novice , J'abjurai dans mon cneur mon fatal sacriGce. Je n'osais cependant avouer mes chagrins : De mon père sur moi je savais les desseins j J'espérais quelquefois pouvoir le satisfaire. Je songeais, pour charmer mon ennui solitaire, Qu'au moins les passions ne rongeaient point mon cœarj

ACTE I, SCENE IV. a^i j Que de l'amonr cncor le poisoa séducteur, Dont j'avais une fois conteruplu la furie ,

A des nianx plus cuisans ne livrait point ma vie. '

Mais ce repos , helas! ne dura pas long-temps... \ Malheureuse !

LE CURÉ. '

Achevez ces aveux importans. I

Parlez, ne craignez rien. ' mélaxie.

O mon fçuide ! ô mon père ! i

Qu'aisément avec vous je puis être sincère! I

Que mon ame à la vôtre aime à se confier! <

Ah! c'est de mes plaisirs peut-être le dernier. ;

Ma consolation , dans ces lieux , la plus chère , 1

C'était de voir souvent ma respectable mère , j

Ma mère qui toujours m'aima si tendrement! I

Elle vit dans mon zèle un refroidissement. J

Mais je lui dérobai ma profonde tristesse, ' Qui pouvait sur mon sort alarmer sa tendresse.

Un parent (c'est iMonval ) voulut un jour me voir, I Il arrive avec elle en ce même parloir. On m'avertit , j'accours. .. ma surprise à sa vue , Sur son front, dans ses traits la grâce répandue,

Son maintien, de ses yeux la touchante douceur , <

Et le son de sa voix ,. encor plus enchanteur , |

Tout h mes sens troubles dut faire reconnaître '

Qu'en ce moment mon cœur venait de voir son maître- i

Il s'assit , parla peu , me regarda toujours. ] J'ai retenu de lui jusqu'au moindre discours. Il parut de mon sort pénétrer le mystère , Je vis qu'il me jugeait beaucoup mieux que ma mère.

Des mots perdus pour elle il sentait la valeur, i Et tout ce qu'il disait répondait à mon cœur. Je feignis malgré moi de ne le pas entendre.

Que je lui savais gré d'un intérêt si tendre ! i

J'entrevis quelques pleurs qu'il voulait dévorer , '

Il semblait à la fois me plaindre et m'adorer. !

Oh! que cet entrelien est gravé dans mon ame! |

Il ne m'avait rien dit qui déclarât sa flamme , (

Rien qui pût ressembler aux discours de« amans: i

ui M EL AME.

Mais SCS dcinicis regards valaient ions les sermens; Kl iiioi-nième, en secret de lui louic remplie , Je jurai qu'à lui seul appartiendrait tua vie. Dans ce premier moment je fus loin de prévoir Tous les maux que prépare un atnour sans espoir; Et mon anic , embrassant un sentiment si Icndre , S'ilanra vers l'objet qu'elle semblait attendre, Et crut , en lui livrant un pouvoir absolu , Satisfaire un besoin jusqu'alors inconnu. Helas ! j'en jouissais sans trouble et sans alarmes , Et sans affliction je répandais des larmes. IVIon cœur s'applaudissait d'échapper à l'ennui , D'avoir un senliment , de trouver un appui. Contre l'amour sans doute il n'est point de défense ; Alai» que la solitude ajoute à sa puissance! Que ses traits penetiaus, ailleurs trop emousse's, Dcsccnilent plu.s avant au fond des coeurs blesses .' Je n'ai du monde encore aucune expérience; ■Mais s'il faut sur ce point dire ce que je pense, Dans ce monde bruyant comment peut-on souffrir Que les distractions , les soins et le plaisir, De l'amc h tout moment éloignent ce qu'on aime? Peut-on se voir ainsi séparé de soi-même ? Ali ! lorsque tant d'objets ont partagé le jour , Ce qui doit en rester est bien peu pour l'amour. Mais ici tout le sert et rien ne le b.ilance. Le cœur de son penchant s'entretient en silence. Rien ne s'oflVc à nos \'eiix qui le fasse oublier ; Chaque instant à l'amour appartient tout entier. Je l'ai bien éprouvé : ^lonval, dans ces demeures, Monval m'occupait seul et remplissait mes b>:ures. Lorsque tout sommeillait , dans l'funbre d<' la nuit. Je répétais souvent tout ce qu'il m'avait dit. Seule durant le jour , craignant d'être obsédée , Craignant qu'on m'arracliâl h cette douce idée , Rappelant ses regards, ses gestes , ses soupirs, ^lon ame autour de soi recueillait ses plaisirs.

LE CDRÉ.

Monval n'a-l-il pas su tout ce (pTil vous inspire?

Page 1