SCÈNE III
PYRRHCJS, PHILOCTÈTE, soldats grecs.
Pourquoi île ma retraite Venez-vous me tirer? que voulez-vous entin? Venez-vous augmenter Thorrenr de mon destin! Ali ! sans doute , cruel, c'est là votre espérance. ( // s'assied sur un banc de pierre. )
PYRRHUS
Rassurez-vous, seigneur, soj'cz sans défiance. Daignez m'enteudre au moins-
PHILOCTÈTE
Il m'en a trop coûte'.
Je suis trop bien puni de t'avoir écoute, Auteur de tous les maux dont nioncœur estla proie.,
Eh bien ! au repentir n'est-il aucune voie?
PHILOCTÈTE
C'est avec ces discours que tu m'avais séduit. Que dans un piège affreux toi-même m'as conduit. Oui , tu trompas ainsi ta crédule victime.
PYRRHUS
Vous connaîtrez bientôt q^uel intérêt m'anime. Dites-moi seulement (c'est tout ce que veux) Si vous vous obstinez h rester en ces lieux ; Si vous êt^s toujours h vous-même contraire j Si lien de ce dessein ne saurait vous distraire. De grâce , répondez.
PHILOCTÈTE
Oui , j'y suis résolu , Résolu pour jamais.
PYRRHUS
He'las ! j'aurais voulu De ce cœur trop aigri fléchir la violence j Mais, si vous l'ordonnez , je garde le silence.
88 PHILOCTÈTE
PHILOCTÈTE
Tii parlerais en vain t traître , c'est bien à toi Qu'il convient de prclendre aucun pouvoir sur moi. Va , trop indigne fils du plus illustre père, Lors(]u'aiijourd'luii ta fourbe a comble ma misère, Tu m'ofl'res des conseils ! ôte-toi de mes yeux ; Va retrouver Llysse et les Grecs odieux. Tu n'échapperas pas , ni toi , ni les Atrides , Au céleste courroux qui poursuit les perfides. Je vous ai dévoues aux vengeances des dieux; Qu'elles tombent sur vous : ce sont là mes adieux.
PYRRHUS
Plus d'imprécations , ni de cris , ni de larmes. Connaissez mieux Pyrrhus , et reprenez vos armes.
PHILOCTÈTE
Est-ce un piège nouveau qui me serait tendu ?
PYRRHUS
Recevez de mes mains ce bien qui vous est dû.
]Nc craignez rien de moi, quand je viens vous le rendre;
Me punisse le ciel , si je veux vous surprendre.
PHILOCTÈTE, se levani auec joie et reprenant ses Jlèches.
Je reconnais ton sang à ce noble retour ; Ce ri'e"ît pas un Sisyphe à qui tu dois le jour. Tu viens de me montrer que la vertu t'est chère , Que la gloire t'anime , et qu'Achille est ton père.
PYRRHUS
Ah ! pour son fils, seigneur, il doit être bien doux De voir que ce grand nom est si sacre pour vous. Qu'il vous fait oublier ma faute et ma faiblesse. Eh bien ! s'il est ainsi , souffrez que ma jeunesse, Instruite par les dieux, dicte leur volonté , Et s'arme contre vous de leur autorite. Seigneur , il est des maux dont une loi sévère ]\ous impose , eu naissant , le fardeau nécessaire; Des maux dont nnl mortel ne peut être excepte, Que nous fait la nature et la fatalité. ^Iais lorsque nos malheurs sont notre propre ouvrage ,
ACTK III, SCÈNE III. Sp
Lorsque nous repoussons la innin qni nous soulage , Rebelles aux conseils et sourds h ramitie' , Nous devenons dès-lors indignes de pitic. Votre ame est inflexible , elle aigrit sa blessure : Les avis les plus chers sont pour vous une injure. Tous les soins sonl perdus : le pins fidèle ami , S'il veut vous apaiser, vous semble un ennemi. Je parlerai pourtant , et je pins vous apprendre L'oracle que sur vous les dieux viennent de rendre. Le troyen Héle'nus, ce prophète sacre', Sur nos destins communs est par eux éclaire'. Captif entre nos mains , il nous oflVe sa vie , Si sa prédiction se trouve dcmeniie.
Le ciel vous a puni : c'est lui dont la riguem Suscita contre vous le reptile vengeur, Du temple de Chrysa le gardien redoutable. Alors que . profanant l'asile inviolable A ses soins confie par les dieux immortels, Vous alliez y port<rr <les regards criminels. Vous ne verrez cesser le (leau qui vous fiappe. Qu'en cherchant parmi nous les enfans d'Esculapt Qu'en prenant Ilion : la céleste faveur De sa chute e.itre nous a partagé l'honneur. De tous ces grands destins digne dépositaire , \vcz,-vous donc aux dieux quelque reproche à faire ? Ils vous ofl'rent, seigneur , les plus nobles travaux , Le bonheur , la victoire , et la fin de vos maux.
PHILOCTÈTE
Pourquoi traîné-je encore une inutile vie, Que le ciel dès long-temps devrait m'avoir ravie ? Que fais-je , hélas ! au monde, où je n'ai qu'à soulhir ? Faut il combattre encor ce que je dois chérir? Qu'un mortel généreu^t , qu'il faut que je révère . M'adresse cependant une vaine prièic !
Pyrrhus , épargne-moi j cesse de m'accuser : Va, -aon dernier malheur est de te refuser. Mais ffic demandcs-lu ? quelle est ton injustice? Veux-tu que Philoctètc ;t ce point s'avilisse ? Qu'il reparaisse aux yeux des mortels indignés. Couvert de tant d'aflronls qu'il aura pardonnes ?
Où porter désormais ma honte volontaire?
Ce soleil qui voit tout, ce jour qui nous éclaire,
Verra-t-il Philoclète auprès d'Llvsse assis?
Et pourrai je d'Atrce envisager le fils ?
Qu'en pnis-je attendre encore ? et sur quelle assurance
D'un avenir meilleur fondes-tu l'espc-rance ?
Sais-tu quel tr.iiteinent ils me gardent un jour?
Va, de ces cœurs ingrats n'attends point de retour :
Le crime fle'tiit l'arne et ne conduit qu'au crime.
En leur faveur, dis-moi, quel intérêt t'anime?
Je dois le l'avouer : je lu'e'tnnne en efl'et
Qi\c tu serves les Grecs , après ce qu'ils t'ont fait.
Toi-iucme me l'as <lit , que leur lâche insoleace
D'.^jax et de Pyrrhus outragea la vaillance ,
Et (\cs armes d'Achille osa priver son fils ;
Et tun bi as s'armerait contre leurs ennemis!
Garde, garde pluiùl le serment qui te lie j
Ramène Philoctcle aux bords de Thessaliej
Et toi-même h Scvros , tranquille et respecte.
Laisse périr les Grecs comme ils l'ont mérite'.
Ainsi d'un malheureux tu finis la misère \
Ainsi dans son tombeau tu consoles ton père^
Et tu n'as yhis la honte, aux yeux de l'univers,
De rester le complice et l'appui des pervers.
PTRKHCS.
C'est contre vous, seigneur, que votre voix prononce : Le ciel veut vous guérir; sa clémence l'annonce : Le remède est certain , et vous le rejetez !
PHILOCTÈTE
Laisse-les-moi ces maux : je les ai supportés.
PYRRHUS
Pyrrhus est votre ami.
PHILOCTÈTE
C'est l'ami des Atrides.
Tu voudrais me traîner au camp de ces perfides , Où de tous mes malheurs le cruel souvenir ....
PTRRHDS.
Il les vit commencer, il les verra finir ;