‹ Théâtre françaisChapitre 65 sur 184 · SCÈNE P · texte numérisé non relu

SCÈNE P

CORIOLAN, VOLUMJNIUS.

CORIOLAN

•iluoi! Je sénat romaîn jnsqne-Ih me rabaisse.' Au ti ibimal du peuple il veut que je paraisse! Un tribun factieux, un vil Sicinius , De l'aveu du sénat, va juger Marcius ! J'avilirais ainsi mes di oiis et ma naissance ! Depuis quand les tribuns ont-ils tant de puissance? IMH,gi>t. ais plébéiens , du peuple protecteurs , Se sont-ils crus jamais jupes des sénateurs? SoufTre-t-on qu'aujourd'hui l'orgueil qui les inspire îïnr les patriciens étende leur empire ? Kst-ce aux pères de Rome à trembler devant eux ? Kul de nous n'a fleclii sous un joue; si honteux. Ftle sénat, flattant leur audace imprmie, M'a choisi le premiei- pour cetre ignominie! C'est aiu>i que mon sou a pu Tinteresser!... Et c'est Volumnius qui vient me l'annoncer !

VOLDMNIUS.

Je gcmis comme vous de cet opprobre insigne:

"^^-^~VftjîL\/;pn«?»S ^if

g8 CORIOLAN,

Scnaieur, j'en roufiis ; aiiii, je m'en indigne.

Je ressens notre injure, el surtout votre aflVontj

Mais à se soulever ce peuple toujours prompt

Nous fait trembler pour Rome : il semble, à sa furie ,

()a'unc seconde fois désertant la patrie,

Il soit tout prêt- encore à partager l'écat,

Ou que, poussant plus loin l'audace et l'attentat ,

Dans les derniers excès précipitant sa rage,

Il veuille de nos murs faire nn champ de carnage.

Depuis le jour fatal qu'un camp séditieux ,

Au iiiépiis du serment, des consuls et des dieux.

Sur le mont Avcutin portant l'aigle transfuge ,

Voulait entre eux et nous le glaive seul pour juge ,

Ce peuple n'a j iuiais montré tant de fureur :

Pour lui Coriolan est un objet dhnrreurj

Et , s'il ne peut vous perdre , il ne sp croit plus libre.

CORIOLAX.

.lour fatal en effet, el la honte du Tibre !

J'ai trop prédit dès lors un sinistre avenir,

Et ^ue de nos bienfaits on saurait nous punir.

J'ai prévu tous nos maux : que n'a-t-on pu m'en croire !

L'ordre patricien n'eût pas flétri sa gloire.

Il voit , il voit trop tard l'orgueilleux tribunal

D'un pouvoir oppresseur effrayer le sénat.

Le peuple seul enfin de l'état est l'arbitre :

Ses flatteurs peuvent tout: point de rang, point de titre ,

De services , d'exploits, qu'il ne mette en oubli ,

Si devant ses tribuns on ne rampe avili ;

Et quiconque soutient la dignité romaine.

Quoi qu'il fasse pour Rome , est l'objet de leur haine.

Vous en voyez l'exemple : autour de nos remparts ,

Le Volsque ose porter ses hardis étendards.

Le moment du péril est celui du courage :

Le mien du nom romain voulait venger l'outrage.

Je crus pouvoir briguer l'honneur du consulat ;

J'en aimais le danger, j'on oubliais l'éclat;

Je n'y vis qu'un chemin pour chercher la victoire.

Et mon ambition fut l'amour delà gloire.

Peul-^tre cpiclques droits autorisaient mes vœux.

J'ai , dès mes premiers ans, rendu mon nom fameux.

ACrE 1 , SCÈINI' 1. g^

Bes remparts d'Antinm aux murs de Coriole , On craignit mes destins et ceux du Capitolc ' Et de Coiiolan le glorieux surnom A rehausse le lustre acquis h ma maison. Ce fullus, des Romains adversaire implacable, De mes heureux exploits rival infatigable , Trois fois en frémissant a succombe sous moi. Marcius est du Voisque et l'horreur et l'effroi. Eh bien! qn'ai-je obtenu? Le refus et l'offense. Des comices vendus l'aveugle préférence Sur mes obscurs rivaux a fait tomber leur choix. Telle est la multitude ; et, sans frein et sans lois, Injuste sans pudeur, et sans remords ingrate Elle hait qui la sert, et chérit qui la flatte; ' Et, craignant son vengeur, aime mieux aujourd'hui Fuir sous d'indignes chefs , que de vaincre avec lui.

VOLÏMPfltJS.

La suite en est cruelle, et Rome est trop punie.

Ses timides consuls , dégradant son génie ,

Sont , dans nn camp honteux, sous nos murs renfermes.

coriolan.

Et voilà ces Romains à vaincre accoutumes! Ainsi les factions dont Rome est déchirée Arrêtent dans son vol l'aigle déshonorée ! Ah! lorsqu'ils ont suivi Marcius au combat, Qu'ils m-naçaient le Voisque , et non pas le sénat ; Quand, partout le premier aux assauts, aux batailles, Dépouillant l'ennemi force' dans ses murailles, J'abandonnais en proie à mes braves Romains Tout ce que la victoire avait mis dans mes mains • Quand, faisant tout pour eux et pour la république , Je ne me réservais que la palme civique , Alors tous nos soldats , riches de mes lauriers , Heureux et triomphans, revoyaient leurs foyers. Les ingrats!... Et c'est moi que leur fureur opprime, Qu'ds ont juré de perdre !... Et quel est donc mon

crime ?

Q.i'ai-je donc fait enCn? Pour quel forfait si grand Me donnent-ils les noms d'ennemi , de tyran ?

100 CORIOLAN

Dans Rome fJivisc'e une guerre inicsiine ,

( Ditîne friiii de leur rage! ) a produit la famine.

Tandis que le kénat , par un soin paternel ,

Oc( upé (l'écarter un fliau si cru" I,

Pinmei h leiMb be.-oins le» moissons de Sicile ,

Ces insensés, jouets d'un mensonge inibecille,

Sur la foi des tribuns, osent nous accuser

T)'iifl'umer les Rom lins pour les tyranniser.

Je l'avoue , iirile d'une atroce imposture,

Je leur ai reproche leurs terres sans culture.

Leurs champs abandonnes , leurs iiavanx suspendus,

Pour venir , des tiibuns esclaves assidus,

De la sédition trop GdMes iidnisties ,

.Applaudir ^ grands cris leuis harangues sinistres ;

Ftifue, de lu rliscorde auteurs accoutumes,

Ils recueillaient les maux qu'eux seuls avaient seme's.

Voilh mes attentats , et Rome est offensée

One l'on ose au sénat expliquer sa pensée !

Je suis un monstre aflVenx qir'elle doit détester,

One du rocTarpcien il f.iut precipiieri

A piononrerma mort Sicinius l'excite!

D'un magistrat du peuple un impur satellite

A sur un sénateur ose porter la main!

Un tribun ose plus que n'eût ose Tarquin !

Ah ! cette injure amère, à regret dévorée,

]Se SOI lira jamais démon ame niceiee.

Et le sénat , grands dieux ! a donc pu la souffrir?

VOLCMNIUS.

Vous avez vu du moins, prompts h vous secourir, Tous nos patriciens, nos dignes consulaires , Anèler le torrent des fureurs populaires j A celte foule aveugle , il sa férocité, Opposer du seiiai toute la majesté'.

JLe peuple en a rougi ; mais c'est ce même zèle Qui lend encor pour vous sa haine plus cruelle. Plus vous noMs êtes cher , plus il veut nous oier jCe grand appui (ju'en vous on lui fait redouter. Voire cause est la nôtre.

CORIOLAN

Et ce senai|, qui Ui'aiuie,

ACTK 1 , SCÈNE I.

A mes persécuteurs m'abandonne lui-même!

Il me livre aux tribuns, que j'ai braves pour lui !

VOLUMIVIDS.

Il veut sauver Tetat : il pense qu'aujourd'hui Vous pouvez faire à Rome uu noble sacrifice. Peut-être, satisfait que ce irraiid cœur fléchisse. Le peuple, s'il vous voit sonuiib h son pouvoir. Peut en votre faveur se laisser émouvoir. C'est l'espoir du sénat, c'est le mien : je me flatte Que Rome jusqu'au bout ne sera point ingrate. Peut-être à votre aspect , de remords combattu , Ce peuple rougira de punir la vertu.

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