‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 34 sur 79 · LUCINDE, ANNETTE · texte numérisé non relu

LUCINDE, ANNETTE

lucinde, riayit.

Bien! ils sont empressés, Obéissants, soumis, je crois qu'ils sont dressés ! Voilà comme on conduit les hommes, ma mignonne.

ANNETTE

Il suffît de ne pas les aimer.

LUCINDE

Hein!

ANNETTE

Pardonne, Mais je me sens nerveuse et méchante aujourd'hui. Je battrais volontiers quelqu'un.

LUCINDE

C'est inouï!

Comment! Tu viens d'avoir un succès fou, que dis-je? Un triomphe. L'aventure tient du prodige.

Tu chantas comme Arnould, dansas mieux que Subtil, Et tu n'es pas contente? Eh bien, que te faut-il?

Ce n'est pas du bonheur.

Voyons ! Mais l'on t'envie, On te fait fête, on t'acclame, c'est de la vie ! C'est le succès!

J'avais le cœur trop anxieux; J'avais trop peur.

LUCINDE

Eh bien! mais c'est délicieux!

D'avoir peur. La foule est là qui vous épie, Prête à vous exalter, à vous mettre en charpie, On ne sait pas. Ce doute même est excitant. On joue, on lutte, on voit le public palpitant. Il faut le vaincre ! On le conquiert de phrase en phrase ; Et puis, quand il éclate en bravos, quelle extase! Ah ! tais-toi, petite sotte, c'est affolant.

ANNETTE

Oui, moi, je trouve ça sinistre.

LUCINDE

Hein!

ANNETTE

Accablant, Ecrasant. Quand je sors de scène je suis triste... Je pleurerais!

LUCINDE

Quel beau tempérament d'artiste!

AN NETTE

Oh! cest vrai, s'habiller, se parer, se farder, Chercher à plaire à tous, se faire regarder, Tout cela pour des inconnus. Ça m'effarouche, Ça ne me touche pas.

Je sais qui cela touche.

Il était là, d'ailleurs.

ANNETTE, émue.

Enguerrand! lui !

(Se reprenant.)

Pourquoi Ne le disais-tu pas plus tôt. Raconte-moi, Où l 'as-tu vu?

Mais, dame! Au concert, ma petite.

Oui, donc! Tu sais, derrière un portant, on s'abrite, On se cache. On voit la salle, c'est amusant, La tète de Boursoufle et son air paysan !

ANNETTE

Ah!

LUCINDE

Devant ton succès il restait bouche bée ; On eût dit qu'à ses pieds la foudre était tombée !

Ah!

LUCINDE

Ma chère! il le dévorait de son œil rond: Il souriait de l'air dont on mâche un citron; Il s'épongeait, il égouttait la sueur froide; Je crois qu'il a maigri.

Pauvre homme!

LUCINDE

Ça c'est roide !

Tu le plains?

ANNETTE

Non, du tout.

LUCINDE

Alors que disais-tu?

ANNETTE

Rien, rien.

LUCINDE

Tu te croyais encore Anne Patu !

(Elles rient toutes deux.)

ANNETTE

Alors, Lucinde, il était pâle?

LUCINDE

Il était blême!

Je suis sûre qu'il croit t'aimer.

ANNETTE

Tu crois qu'il m'aime ?

LUCINDE

L'amour vrai, dans son cœur, ne peut avoir accès. Ce n'est pas toi qu'il aime. Il aime ton succès.

ANNETTE

Il a l'air de souffrir, dis-tu?

LUCINDE

Non. Il enrage.

Te voilà bien vengée. Oui, tout son entourage Sait qu'il fut bafoué, que nous aimons Brécy. C'est mon œuvre. Effacé, Boursoufle, Dieu merci !

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