SCÈNE III PHILIPPE, GASTON
GASTON
Qu'est-ce que c'est que tous ces gens-là?
Philippe, se retournant.
Tiens, Gaston!
GASTON
Ah! mon cher! des millions!...
PHILIPPE
Ah! non! pas toi! pas loi!
GASTON
Mais non. Tu es bête. Des millions d'excuses. 11 m'a été impossible de venir plus tôt. J'aurais voulu te serrer la main dès ton arrivée, mais je partais le jour même pour Spa. Le tir aux pigeons. Un prix de 25.000 francs. De Spa, je suis allé à Brighton. Je montais en courses. Prix de 30.000 francs. Je l'ai gagné... de rien; merci. De là, je suis allé à Spa... Oui, un tir aux pigeons. Prix de 15.000 francs. Je l'ai perdu. De là...
PHILIPPE
Ta femme va bien?
Elle va venir. Je suis éreinté. Je viens de me faire diminuer d'une demi-livre. Oui, tous les jours sur une lampe, sous un caoutchouc, 60 degrés de chaleur. Je m'entraîne pour monter à poids léger. Eh bien, voyons! Et toi? Comment ça va? La marquise?
PHILIPPE
Elle est sortie. Elle va rentrer.
Ah ! veinard ! veinard ! Tu n'es pas allé en Amérique pour rien, toi ! Tous les journaux...
l'HLUPPE.
Tu nous restes à déjeuner?
GASTON
Oui, pour être présenté à ta femme. Mais auparavant il faut que j'aille chez Gastinne-Renette. Une poule au pistolet. Prix de 10.000 francs, plus une médaille de bronze; mais la médaille... Dis donc, tu retiendras aussi ma femme à déjeuner. Elle meurt d'envie de connaître la tienne. Tu me raconteras ton voyage à New-York, les merveilles du palais de ton beaupère. Tous les journaux...
Philippe, se levant.
Oui, oui... Tu ne veux rien prendre?
GASTON
Merci. Je suis au régime. Je ne dois pas contrarier le caoutchouc. Quel veinard, tout de même! Un demi-milliard de dot! Es-tu heureux!
PHILIPPE
Oui, tu crois?;..
Dame... Si j'en avais seulement la "centième partie!
PHILIPPE
Et moi. si j'en avais cent fois moins!
GASTON
Tu te plains d'être trop riche?
PHILIPrE.
Tu te plains d'êlre trop pauvre?
Qu'est-ce que tu as, mon vieux? Pourquoi D'as-tu pas l'air heureux? Je m'attendais à trouver un homme rayonnant I Mais non. Tu as l'air grincheux, morose. On dirait, ma parole, que tu as encore des dettes !
Philippe.
Ah! plût au ciel!
GASTON
Comment!
PHILIPPE
Mais oui. mon cher; c'est exquis d'avoir des dettes.
GASTON
Tu crois?
PHILIPPE
J'en suis sûr.
Alors, pourquoi as-tu fait un mariage d'argent?
PHILIPPE
Je n'ai pas fait un mariage d'argent.
GASTON
Ah ! elle est bonne !
PHILIPPE
Non. Je n'ai pas fait un mariage d'argent.
GASTON
Ecoute. Je suis convaincu que ta femme est jolie. Je le sais, d'ailleurs. J'ai vu son portrait dans les journaux. Mais enfin, tout de même, le cadre est trop beau !
PHILIPPE
J'ai fait un mariage d'amour.
GASTON
Ah! non! Ah! non! mon vieux! C'est drôle I Tu as bien dit cela ! C'est drôle !
Philippe.
Mais, mon cher...
GASTON
Tiens, dis ça à ma femme, elle va se tordre !