SCÈNE II FRONTIN, LA FLÈCHE
FRONTIN, Seul.
Quel sale caractère! {Entre La Flèche, costume de postillon.) La Flèche!
LA FLÈCHE
Le baron...
FRONTIN
Chut!
LA FLÈCHE
Quoi?
FRONTIN
Veux-tu te tairo!
LA FlÈCHF..
Le baron de Boursoufle...
FRONTIN
Oh!
LA FLÈCHE
Notre maître.
FRONTIN
Non.
LA FLÈCHE
Alors quoi?
FRONTIN
C'est Janel.
LA FLÈCHE
Comment?
FRONTIN
C'est sous ce nom Qu'est descendu céans, vêtu comme un maroufle, Le baron Agénor, Enguerrand de Boursoufle.
LA FLÈCHE
Quoi! C'est donc vrai ce qu'on raconte dans Paris : Notre maître est épris d'un tendron...
FRONTIN
Bast! Épris Comme il peut être épris ! il n'en sait rien lui-même. 11 est aimé, voilà l'important. Mais, s'il l'aime, Ce n'est guère profond, puisqu'il t'a fait mander, Et qu'il rentre à Paris ce soir sans plus tarder.
LA FLÈCHE
Il rentre? Eh bien, tant pis!
FRONTIN
Tu vois cette fenêtre :
C'est sa chambre.
LA FLÈCHE
Il est fou!
FRONTIN
Qui?
LA FLÈCHE
Dame, notre maître.
Avoir hôtel, châteaux, et s'en aller percher Dans une auberge.
frontin, à Gratelard.
Holà! du vin!
LA FLÈCHE
J'ai beau chercher; S'il était amoureux, je comprendrais, en somme ; Mais puisqu'il ne l'est pas! Et ce nom? Il se nomme] Janel! Lui! lai! Si fier d'être baron! Pourquoi? Tu le sais?
FRONTIN
Mais bien sûr!
LA FLÈCHE
Alors, raconte-moi?
FRONTIN
Nous chassions tous.
LA. FLÈCHE
Hein? Toi!
FRONTIN
Je tenais l'escopette.
Une biche avait pris la poudre d'escampette, Quatre lapins avaient nargué nos coups de l'eu, Et nous étions vexés, — et fatigués un peu ; C'est-à-dire beaucoup. On soufflait, et pour cause. Bref, la soif nous tenait. Quand soudain ce toit rose Apparaît. On s'approche. Et c'est une chanson Qui nous accueille! Ah! la mésange! Ah! le pinson! Nous en restons quinauds, les seigneurs, moi, mon maître. Annette — c'est son nom — musait à sa fenêtre ; Sur ses lèvres en fleur la chanson voltigeait Et tous de s'écrier : Ah! le plaisant objet! Qu'il a de doux appas et qu'il nous fait envie. On lui sacrifierait une heure de sa vie, Sans regret. 11 faudrait en avoir le loisir, Dit l'un. Et puis, encor, faudrait-il réussir, Riposte un autre. Ah! ça, réussir, je m'en charge!
La petite avec moi n'en mènerait pas large. En huit jours, mes amis, je serai son amant.
{Cependant Gratelard a apporté une bouteille de vin et deux verres.)
LA FLÈCHE
Qui parle ainsi? C'est notre maître?
FRONTIN
Evidemment.
Tous alors de s'ébattre et de rire à plein soufile : Est-il vantard! Est-il sûr de lui, ce Boursoufle! On le raille : Mon cher, te crois-tu beau? — Je sais Que je ne suis pas beau. Mais j'ai mille succès A mon actif, messieurs. — On le pousse : Il se cabre, Et soudain le voilà parti dans un palabre Sur Lauzun. Il nous dit qu'il était laid, Lauzun, Mais que les femmes sont aux gens hardis. Quelqu'un Le défie. Il relève le gant. On lui prouve Que réussir avec de l'argent n'est rien. — Trouve Un moyen, dit Boursoufle. — On lui soumet celui De s'habiller comme un villageois. Alors, lui :
Je vous donne, messieurs, rendez-vous à l'auberge Dans huit jours. Que l'enfant soit fiancée ou vierge, Destinée au couvent, vouée au bleu, ma foi Dans huit jours cette enfant sera folle de moi, Et rénovant Dorval, amoureux de Sophie, En Janel, le baron, messieurs, se falsifie. — Aussi le lendemain, sous l'habit familier, Lui, d'un bachelier simple, et moi, d'un bachelier Non moins simple, on nous vit tous deux sauter du co:he De l'espoir plein le cœur; rien du tout dans la poche.
LA FLÈCHE
Je t'admire.
FRONTIN
Pourquoi?
LA FLÈCHE
Tu parles bien. Mais oui, Comme un seigneur. Pas comme un valet.
FRONTIN
Aujourd'hui, Les seigneurs, Tes valets, tu sais, ça se ressemble. On voit le même monde, et puis on vit ensemble. D'ailleurs, j'ai beaucoup lu.
(Ils trinquent.)
LA. FLÈCHE
Mais ton rôle en ceci, Quel est-il?
FRONTIN
Le rôie du valet. Dieu merci, Un valet, ce n'est pas du tout un domestique. Un valet, c'est un ami... pauvre.
LA FLÈCHE
Ah!
FRONTIN
Authentique. Il a besoin de moi, même pour se cacher. Tu ne me comprends pas, tu n'es que son cocher. Puis, je l'aime, mon maître.
LA FLÈCHE
Oh!
FRONTIN
Mais si! Ça t 'étonne?
LA FLÈCHE
On ne peut pas l'aimer. Il promène la tonne
De son ventre, on dirait qu'il se croit Jupiter.
Avec cela pédant autant qu'un magister,
Bouffi d'orgueil, et puis, insolent de nature.
Tiens 1 rien que son fracas quand il monte en voiture, "
Il ameute la rue! Effare les voisins!
On croirait que les rois ne sont pas ses cousins!
Et puis, jamais mon nom. Je me nomme La Flèche. II m'appelle maraud. — Allons, maraud, dépêche ! — Me dit-il. Il pourrait m'appeler autrement. L'aimer, cet homme-là! Mais il est assommant!
Tu ne le connais pas, c'est une âme très douce.
Mais c'est un paon. Quand on l'énervé, un dindon glousse;
Fâche un coq, tu le vois se dresser sur l'ergot,
Pointer la crête et lancer son cocorico !
Mais il suffit pour que le paon fasse la roue
Qu'on le regarde. Eh bien, c'est mon maître. Il s'enroue
A force de parler, prend l'air prétentieux
Dès qu'il sent que sur lui se sont braqués les yeux :
Le besoin d'éblouir, d'étaler ses mérites.
Oui, c'est un paon, La Flèche, un paon. Si tu l'irrites,
Il ne s'emporte pas. 11 se vexe. Détail
Propre au paon. Fâche un paon. Sa queue en éventail
Éblouit davantage, il se rengorge encore,
Plus on le pique et plus d'orgueil il se décore.
Cogne-le d'un bâton, frappe-le d'un caillou,
Il n'attaquera pas, ne fuira pas, mais fou
De dépit, stupéfait d'une audace pareille,
Il jette un cri perçant qui déchire l'oreille,
Un cri rauque, cocasse, un cri qui sonne faux,
Un cri dont l'accent seul trahit tous ses défauts.
Car, vaniteux encor, il pousse sous l'outrage
Un cri d'orgueil vexé, non pas un cri de rage.
Mais quitte-le, ne fût-ce qu'un instant; sitôt
Ce maréchal de cour ramassant son manteau
S'éteint. Il perd alors sa splendeur souveraine,
L'éventail flamboyant dans le gazon noir traîne,
Plus d'éclat, plus de cri qui fore le tympan,
C'est Boursoufle, mon bon La Flèche, c'est le paon !
LA FLÈCHE
Il devient triste, alors?
FRONTlN.
Non, il redevient neutre, Car il n'est jamais triste, et quand il se calfeutre Dans sa chambre, et qu'il perd son air superbe ou gai, On croit Boursoufle sombre... il n'est que fatigué. Puis, si tu le voyais sous son habit de serge ! Tiens! Depuis ces huit jours qu'il vit dans cette auberge, Mon maître est à pouffer! Je m'amuse beaucoup. 11 donne des leçons de cuisine. Il sait tout. Même pour ce public de villageois, il pose! Il émet son avis sur les engrais, il cause Avec chacun. Il dit au maréchal ferrant Comment il doit ferrer les chevaux. Il apprend A l'horloger à réparer une pendule !
LA FLÈCHE
Mais on doit le trouver tout à fait ridicule?
FRONTIN
On le trouve très fort.
LA FLÈCHE
Hein! Lui, très fort? Tu ris.
FRONTIN
Il s'est fait envoyer des traités de Paris.
11 les compulse à jeun, s'en farcit la mémoire,
Et son cerveau n'est plus qu'un immense grimoire ;
Notre homme, aux yeux de tous, passe pour un phénix.
11 s'est fait envoyer de Paris un bombyx.
LA FLÈCHE
Un bombyx?
FRONTIN
C'est un papillon.
LA FLÈCHE
Qu'en veut-il faire?
FRONTIN
Je n'en sais rien du tout. D'ailleurs, c'est son affaire.
patu, en coulisse.
Tu sais, je suis têtu.
LA FLÈCHE
Ghutl
FRONTIN
L'ennemi! Patu.
Un sale caractère. Viens !
(Frontin sort en emportant la bouteille, el La Flèche, les verres.)