SCÈNE VIII Les mêmes, JEAN
JEAN'
Un télégramme pour madame la marquise.
MAGGIE
Pour moi? Donnez!
(Elle l'ouvre. Sorl Jean.)
PHILIPPE
De qui?
maggie, joyeuse.
De New-York. De papa. De Old Tom ! (Douloureusement)... Ohî
PHILIPPE
Quoi?
MAGGIE
Oh!
Philippe, lui prenant le télégramme.
Montrez! (// lit.) c Excellente affaire réussie. Trust des pétroles. Fortune doublée. Envoie chèque dix millions pour cadeau. » Ah! nom de Dieu !
MAGGIE
Oh! Philippe!
PHILIPPE
Sa fortune est doublée, doublée! Et il a câblé ça, le misérable! Et tout le monde a pu le lire! A cette heure ce câblogramme est dans tous les journaux. Et moi qui espérais vaguement, en l'ouvrant, une bonne nouvelle. Ce trust, je le connaissais. C'était ma dernière espérance. Un trust, ça peut ruiner un milliardaire. Eh bien, non. Il s'enrichit, le misérable! Il s'enrichit! Il n'a donc pas de pudeur, votre père? Mais où s'arrêtera-t-il? Il est enragé! Il est à enfermer, cet homme-là! On devrait prendre des mesures! Ils n'ont donc pas de conseils judiciaires en Amérique?
MAGGIE
Philippe, ne vous fâchez pas. Il faudra pourtant le remercier.
Le remercier? Ah!«"ttien! Vous allez voir comme je vais le remercier. Il a de la chance de ne pas être ici, votre père. C'est un manque de tact de sa part. Oui, un manque de tact. On n'enrichit pas les gens malgré eux; ça ne se fait pas. C'est un manque d'esprit. Oui, il manque d'esprit, votre père. C'est un manque de cœur. Il n'a rien, non, rien. Il n'a que de l'argent. Ce n'est pas bien malin.
MAGGIE
Oh! Philippe!
PHILIPPE
Mais c'est de votre faute, après tout.
MAGGIE
Ma faute?
PHILIPPE
Oui, votre faute. On avertit les gens. Il fallait me dire que vous étiez trop riche. Vous m'avez trompé. Vous aviez une petite robe bleue de rien du tout. Je ne pouvais pas deviner. Quand je pense que vous n'aviez pas de bijoux! Pourquoi
n'aviez-vous pas de bijoux? Ça montre la préméditation. C'est le traquenard, cela; le traquenard. Le mariage par surprise!
maggie, pleurant.
Oh! Philippe! Vous me rendez malheureuse. Vous me faites pleurer.
PHILIPPE
Ah! surtout ne pleurez pas! Ce serait le comble! Je passerais pour un goujat! Je passe déjà pour un tzigane! Et quel tzigane !
MAGGIE
Mais quoi faire?
PHILIPPE
Je ne sais pas. Si, je sais. Il y aurait un moyen.
MAGGIE
Lequel?
PHILIPPE
Ruinez-vous.
MAGGIE
Oh ! oui! Je veux bien ! Ce sera bien amusant.
PHILIPPE
Ce sera un travail. Et quel travail! Un travail très dur, très pénible, austère, exclusif. A partir d'aujourd'hui il ne faut plus penser qu'à ça.
MAGGIE
Vous m'aiderez.
PHILIPPE
Je ne peux pas. Ce n'est pas mon argent. Je serais odieux. Vous seule.
MAGGIE
Philippe, je vous promets de me ruiner.
PHILIPPE
Et puis, je vous en prie, ayez de ia discrétion. Ça brille trop ici. 11 y a trop de choses. D'ailleurs, vous ne pourrez pas. Il y en a trop. Il y en a trop.
MAGGIE
Donnez-moi un conseil.
PHILIPPE
C'est votre affaire. Achetez des toilettes. Dévalisez des bijoutiers. Prenez des actions dans la prochaine exposition. Enfin, ruinez-vous, ruinez-vous.
maggie. Elle se lève et va à lui.
Oh! oui! oui! Je vais me ruiner. Tu es content?
PHILIPPE
Je suis navré.
Tu m'aimes? Tu aimes ton petit canard?
PHILIPPE
Et puis ne dites pas petit canard.
MAGGIE
Si, c'est gentil.
PHILIPPE
C'est imbécile.
MAGGIE
Non. C'est gentil. (Sur ses genoux.) Tu aimes ton petit canard .
PHILIPPE
Mais oui, j'aime mon petit canard, mais il es! trop riche, mon petit canard.
MAGGIE
Il deviendra pauvre. Je te promets qu'il deviendra pauvre... Embrasse-le, dis. (Ils s'embrassent.) (Jean entrejfes aperçoit et ressort en fermant la porte, puis frappe.)
PHILIPl'E.
Qu'est-ce que c'est? Pourquoi frappe-t-on?... Entrez !
JEAN
Monsieur le marquis!
PHILIPPE
Pourquoi frappez- vous ?
JEAN
Dame, monsieur le marquis !
PHILIPPE
C'est ridicule... Qu'y a-t il?
JEAV.
M. Bertrand.
PHILIPPE
Ah! Faites entrer! (A la marquise.) C'est le banquier Bertrand. Soyez aimable, il est très chic. On prétend qu'il a fait quelques tripotages, il y a longtemps. Mais depuis lors, il est très distingué. 11 est pour le Trône et l'Autel. Surtout il a horreur qu'on lui parle d'argent. Ah I cela me le rend rudement sympathique.