SCÈNE PREMIÈRE MAGGIE, GASTON
MAGGIE
Oui, oui, tout de suite. Je viens.
(Elle entre. Son sourire de commande s'efface, et elle se jette dam un fauteuil en sanglotant nerveusement.)
gaston, passant la tête dans la baie de la porte. Il a ses gants et son chapeau.
Enfin je vous trouve. Il faut que je file ; alors je viens vous présenter mes hommages. Vous savez, votre déjeuner était exquis. Je n'ai pas pu manger de tout parce que je suis au régime. Mais... Comment, vous pleurez?
MAGGIE
Non.
GASTON
Ça me fait de la peine de vous voir pleurer.
WAGGIE.
Oui. Vous êtes bon. Vous êtes un bon canard.
GASTON
Comment?
MAGGIE
Oui, un good duck. Je veux dire : bon garçon. On est confortable avec vous, vous n'êtes pas moqueur.
Mais qui donc serait moqueur devant vous, chère Madame? Vous commandez le respect et l'admiration.
maggie, avec désespoir.
Non, je suis une femme rigolo.
GASTON
Rigolo!
MAGGIE
Oui, rigolo, ridicule.
GASTON
Ridicule! Quelle idée! Mais je vous admire de tout mon cœur! Vous êtes superbe, au contraire... Vous avez du sang, de l'œil, de la race. Ah 1 si toute la génération des deux ans vous ressemblait!
MAGGIE
Des deux ans?
GASTON
Les deux ans, les yearlings, les bêtes qui débutent en plat ou en obstacles. J'ai la langue farcie de termes de courses. N'y faites pas attention. Je fais assez de sport pour varier mes loisirs.
MAGGIE
Oui. Philippe m'a dit que vous étiez toujours avec les bètes.
GASTON
C'est-à-dire que je m'occupe de chevaux.
Vous avez l'air vidé !
GASTON
Gomment?
MAGGIE
Oui, fatigué, fmished!
GASTON
C'est que j'ai passé la nuit en chemin de fer.
MAGGIE
Vous n'êtes pas fort?
GASTON
Moi, si. Très robuste. Mais je n'ai pas eu le temps de dormir cette semaine. J'ai fait trois fois la navette entre Dinant et Brighton, pour les courses et le tir aux pigeons.
MAGGIE
Mais c'est horrible une semaine comme cela!
GASTON
Horrible ? Non. J'occupe mes loisirs. Voilà tout.
MAGGIE
Vous avez tout de même l'air vidé.
GASTON
Si vous y tenez. Je vais vous dire. C'est que je me fais suer.
MAGGIE
Oh!
Oui. Dans un manteau en caoutchouc. Mon valet de chambre
m'assied tous les jours sur une lampe à alcool.
MAGGIE
Vous vous asseyez sur une lampe, vous trouvez cela confortable !
GASTON
Je fais cela pour maigrir. Ça dure deux heures seulement... quand je reviens d'avoir été visiter mon chenil.
MAGGIE
Ah! vous aimez les chiens?
GASTON
Oh! je n'en suis pas fou! J'en ai cinquante-deux en ce moment.
MAGGIE
Si vous les aimiez combien en auriez-vous !
GASTON
J'approvisionne les meules de mes amis. Les colleys sont très chers en ce moment.
MAGGIE
Mais vos tirs aux pigeons, votre lampe, votre chenil, ce doit être terrible. Quand vous reposez-vous?
Au bois. J'essaye des autos, vers onze heures, avant d'aller faire un carton chez Gastinne.
MAGGIE
Mais vous ne vous asseyez jamais !
Vous oubliez la lampe! D'ailleurs, en ce moment, je compose un ouvrage considérable...
MAGGIE
Vous ét°s bachelier?
GASTON
Ça n'a aucun rapport. Un ouvrage sur le poker.
MAGGIE
Comme vous travaillez.
GASTON
Je me distrais. (Grimace.) Ah ! sapristi !
MAGGIE
Qu'avez-vous ? Vous êtes malade?
GASTON
Non, c'est mon déjeuner.
MAGGIE
Vous vous sentez un peu de choléra?
GASTON
Non. Je viens de me rappeler que j'ai accepté des pommes de terre avec le rôti. Ah! c'est embêtant. J'étais distrait.
Vous ne digérez pas les pommes de terre?
GASTON
Je digérerais du plomb. Mais je ne puis manger que de la viande. Les farineux font engraisser. Ils détruisent le travail de la lampe. (Regardant l'heure.) Sapristi ! Deux heures et demie. Il faut que je me trotte. J'oubliais l'heure. J'ai une poule.
Une poule.
GASTON
Oui. Une poule au tir aux pigeons.
MAGG1E.
Une poule au tir aux pigeons?
GASTON
Une poule, c'est une loterie... Oui, une loterie de douze mille francs, ça vaut la peine! (Souriant.) Toat est relatif.
MAGGIE
Ne partez pas encore! Restez! (A mi-voix.) Je suis si seule!
GASTON
Non! Il faut! Il faut! (// soupire et prend son chapeau. Il revient pour baiser la main de Maggie et s'arrête surpris.) Quoi? Vous avez les larmes aux yeux? Mais qu'avez-vous?
MAGGIE
Rien.
Si, dites-le moi. Cela vous fera du bien.
MAGGIE
Non.
GASTON
Si. Je suis sûr que ça vous fera du bien. Qu'est-ce qu'il y a?
MAGGIE
Il n'y a rien.
GASTON
Vous n'avez pas confiance en moi. Ce n'est pas gentil. Je ne suis pas méchant, allez! (Il lui prend la main.) Je ne suis pas méchant.
MAGGIE
Non, vous êtes un bon canard.
GASTON
Je ne sais pas si je suis un bon canard, mais je lâche d'être un brave homme. Quand on n'a pas de génie, il faut bien qu'on se rattrappe sur le cœur, n'est-ce pas? Voyons! Qu'estce que vous avez?
MAGG1E.
Je ne suis pas heureuse.
GASTON
Et c'est à caus? de quelqu'un ?
Comment savez-vous?
GASTON
Les hommes, quand ils ne sont pas heureux, c'est parfois à cause de quelque chose. Les femmes c'est toujours à cause' de quelqu'un.
MAGGIE
C'est à cause de mon mari.
GASTON'
Vous ne l'aimez plus?
maggie, scandalisée.
Oh! si!
GASTON
Plus autant?
.vaggie, scandalisée.
Oh! si!
GASTON
L'amour ne se commande pas. Vous pouvez avoir aimé et n'aimer plus. Ou aimer moins!
MAGG1E.
Oh! les Parisiennes sont comme cela!
GASTON
Dame! ça s'est vu! Alors Philippe, vous l'aimerez toujours?
MAGG1E.
Toujours.
GASTON
Tant pis !
MAGG1E.
Comment tant pis?
GASTON
Tant mieux ! Tant mieux !
MAGG1E.
Mais Philippe est fâché contre moi.
GASTON
Quelle brute !
MAGG1E.
Comment?
GASTON
Je dis qu'il est difficile.
MAGG1E.
Il trouve que je ne sais pas porter ma fortune, que je ne suis pas Parisienne, comme votre femme. Philippe dit que je n'ai pas... comment dit-il... de chien! Il dit que je suis trop riche, que je ne sais pas me ruiner, que votre femme au moins saurait se ruiner.
GASTON
Ah ! pour ça. oui!
MAGGIE
J'ai essayé de me ruiner, je n'ai pas pu.
Ne vous ruinez pas, allez, ce n'est pas drôle. Je crois que Philippe ne se rend pas un compte bien exact... Quand il devra payer les notes de la couturière !
MAGGIE
Oh ! mais moi, si Philippe voulait, je porterais la même petite robe toute ma vie.
Vous dites cela. Vous êtes femme. Quand vous verriez passer les belles' robes des autres, avouez-le, vous seriez triste!
Oui, un peu triste. Tout de même, pas beaucoup. Car je me dirais : Philippe n'a pas dû passer les nuits pour me payer ces toilettes. Je regarderais ma petite robe noire, je me dirais : Oui, elle n'est pas jolie, mais mon mari ne s'est pas fatigué. Je me dirais : Elle est noire, mais le teint de mon mari est resté rose. Le blanc si joli ne vient pas de son front trop pâle et le bleu si charmant ne vient pas de l'ombre de ses pauvres yeux cernés. Alors, après avoir été triste tin moment, je serais de nouveau heureuse d'avoir souffert, bien heureuse, puisqu'il fallait absolument que l'un de nous deux souffrit et que le boilheur a voulu que ce fût moi !
Gaston, ému.
Ah! sacrebleu!
MAGGIE
Vous vous moquez ?
GASTON
Ahl non! Je ne me moque pas.
MAGGIE
Vous ne nie trouvez pas rigolo?
GASTON
Je vous trouve exquise. Vous entendez, vous êtes exquise.
Je suis trop riche. Les vertus de mon état, je ne les ai pas. Je ne pourrai jamais devenir Parisienne comme les autres.
GASTON
Nous chercherons. Nous chercherons ce qui peut bien vous manquer. (7/ la considère.)
maggie, timide.
Oui. Il me manque quelque chose. Philippe me le dit. Est-ce dans ma toilette?
gaston, Ion décidé.
D'abord, oui.
maggie, même jeu.
Elle vient pourtant de chez un tailleur décoré.
gaston, brusque.
Elle est ravissante. Mais... quel corset avez-vous mis là dessous?
maggie, apeurée.
Quel corset?
GASTON
Oui. Comment est-il votre corset? 11 est haut, je parie? Il vous renfonce la gorge?
maggie, choquée.
Oh!
GASTON
Quoi? nous cherchons n'est-ce pas? Nous cherchons. Eh! bien, alors! D'où vient-il ce corset?
MAGGIE
•De chez un homme qui est également décoré.
Ils sont tous décorés. Je vois la forme d'ici ! (// indkjue du jeste la forme du corset.) Mais vous êtes très bien faite. Vous Hes un petit Saxe. Vous devez avoir la poitrine qui tient comme une porcelaine, une porcelaine de la famille rose. Qu'avez-vous besoin d'un corset? Une simple ceinture!... Voilà ce qu'il vous àut!... Une simple ceinture qui laisse rouler les hanches!
MAGGIE
Oh! comte!
GASTON
Je veux que vous fassiez retourner les femmes de Paris dans a rue, vous m'entendez, dans la rue! Et qu'elles en crèvent de âge, ou je ne veux plus toucher ni un fusil ni un cheval de ma fie. (Lui montrant sa jupe.) Qu'avez-vous là?
MAGGIE
Là?
GASTON
Là, sous votre jupe.
MAGGIE
Sous ma... oh! comte !
Un jupon?
maggie, tremblante et prête à fondre en larmes. Oui!
GASTON
En quoi?
MAGGIE
En soie.
GASTON
Et en dessous? Oui... En dessous?... Je parie que vous en avez encore un autre de jupon!... N'est-ce pas? Mais répondez donc, puisque c'est pour votre mari.
MAGGIE
Oui.
GASTON
Eh ! bien ! Vous allez me faire le plaisir d'en retirer au moins un. Deux jupons sous une robe collante, ce n'est pas parisien du tout. Et voilà! C'est déjà un grand pas de fait. Nous en ferons d'autres. (// se frotte les mains.) Nous en ferons d'autres. Avec un petit canter comme celui-là pendant quelque temps, nous finirons bien par prendre la tète sur le peloton de canassons qu'on nous oppose et nous passerons le poteau avec dix longueurs, les mains basses, c'est moi qui vous le prédis.
MAGGIE
Mon mari ne m'avait jamais donné ces conseils.
GASTON
Ni ceux-là ni d'autres, ma pauvre enfant! Un mari en est incapable. C'est déjà beaucoup s'il sent que cela ne va pas. La toilette d'une femme est faite pour plaire au public. Mais voilà ! le public ne voit la femme qu'habillée et le mari ne la regarde plus quand elle s'habille.
MAGGIE
Qui donc alors conseille si bien les autres femmes?
GASTON
Les autres femmes! Ah! oui! voilà! Il y atout de même quelqu'un, oui, quelqu'un qui est à moitié public, à moitié
mari. Public souvent, mari parfois... qui a les deux points de vue, les deux états d'âme, alternativement.
MAGOiE, ingénument.
Qui donc?
Gaston, riant.
Vous ne devinez pas?
maggie, scandalitce.
Oh! comte!