‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 56 sur 79 · SCÈNE PREMIÈRE MAGGIE, GASTON · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE MAGGIE, GASTON

MAGGIE

Oui, oui, tout de suite. Je viens.

(Elle entre. Son sourire de commande s'efface, et elle se jette dam un fauteuil en sanglotant nerveusement.)

gaston, passant la tête dans la baie de la porte. Il a ses gants et son chapeau.

Enfin je vous trouve. Il faut que je file ; alors je viens vous présenter mes hommages. Vous savez, votre déjeuner était exquis. Je n'ai pas pu manger de tout parce que je suis au régime. Mais... Comment, vous pleurez?

MAGGIE

Non.

GASTON

Ça me fait de la peine de vous voir pleurer.

WAGGIE.

Oui. Vous êtes bon. Vous êtes un bon canard.

GASTON

Comment?

MAGGIE

Oui, un good duck. Je veux dire : bon garçon. On est confortable avec vous, vous n'êtes pas moqueur.

Mais qui donc serait moqueur devant vous, chère Madame? Vous commandez le respect et l'admiration.

maggie, avec désespoir.

Non, je suis une femme rigolo.

GASTON

Rigolo!

MAGGIE

Oui, rigolo, ridicule.

GASTON

Ridicule! Quelle idée! Mais je vous admire de tout mon cœur! Vous êtes superbe, au contraire... Vous avez du sang, de l'œil, de la race. Ah 1 si toute la génération des deux ans vous ressemblait!

MAGGIE

Des deux ans?

GASTON

Les deux ans, les yearlings, les bêtes qui débutent en plat ou en obstacles. J'ai la langue farcie de termes de courses. N'y faites pas attention. Je fais assez de sport pour varier mes loisirs.

MAGGIE

Oui. Philippe m'a dit que vous étiez toujours avec les bètes.

GASTON

C'est-à-dire que je m'occupe de chevaux.

Vous avez l'air vidé !

GASTON

Gomment?

MAGGIE

Oui, fatigué, fmished!

GASTON

C'est que j'ai passé la nuit en chemin de fer.

MAGGIE

Vous n'êtes pas fort?

GASTON

Moi, si. Très robuste. Mais je n'ai pas eu le temps de dormir cette semaine. J'ai fait trois fois la navette entre Dinant et Brighton, pour les courses et le tir aux pigeons.

MAGGIE

Mais c'est horrible une semaine comme cela!

GASTON

Horrible ? Non. J'occupe mes loisirs. Voilà tout.

MAGGIE

Vous avez tout de même l'air vidé.

GASTON

Si vous y tenez. Je vais vous dire. C'est que je me fais suer.

MAGGIE

Oh!

Oui. Dans un manteau en caoutchouc. Mon valet de chambre

m'assied tous les jours sur une lampe à alcool.

MAGGIE

Vous vous asseyez sur une lampe, vous trouvez cela confortable !

GASTON

Je fais cela pour maigrir. Ça dure deux heures seulement... quand je reviens d'avoir été visiter mon chenil.

MAGGIE

Ah! vous aimez les chiens?

GASTON

Oh! je n'en suis pas fou! J'en ai cinquante-deux en ce moment.

MAGGIE

Si vous les aimiez combien en auriez-vous !

GASTON

J'approvisionne les meules de mes amis. Les colleys sont très chers en ce moment.

MAGGIE

Mais vos tirs aux pigeons, votre lampe, votre chenil, ce doit être terrible. Quand vous reposez-vous?

Au bois. J'essaye des autos, vers onze heures, avant d'aller faire un carton chez Gastinne.

MAGGIE

Mais vous ne vous asseyez jamais !

Vous oubliez la lampe! D'ailleurs, en ce moment, je compose un ouvrage considérable...

MAGGIE

Vous ét°s bachelier?

GASTON

Ça n'a aucun rapport. Un ouvrage sur le poker.

MAGGIE

Comme vous travaillez.

GASTON

Je me distrais. (Grimace.) Ah ! sapristi !

MAGGIE

Qu'avez-vous ? Vous êtes malade?

GASTON

Non, c'est mon déjeuner.

MAGGIE

Vous vous sentez un peu de choléra?

GASTON

Non. Je viens de me rappeler que j'ai accepté des pommes de terre avec le rôti. Ah! c'est embêtant. J'étais distrait.

Vous ne digérez pas les pommes de terre?

GASTON

Je digérerais du plomb. Mais je ne puis manger que de la viande. Les farineux font engraisser. Ils détruisent le travail de la lampe. (Regardant l'heure.) Sapristi ! Deux heures et demie. Il faut que je me trotte. J'oubliais l'heure. J'ai une poule.

Une poule.

GASTON

Oui. Une poule au tir aux pigeons.

MAGG1E.

Une poule au tir aux pigeons?

GASTON

Une poule, c'est une loterie... Oui, une loterie de douze mille francs, ça vaut la peine! (Souriant.) Toat est relatif.

MAGGIE

Ne partez pas encore! Restez! (A mi-voix.) Je suis si seule!

GASTON

Non! Il faut! Il faut! (// soupire et prend son chapeau. Il revient pour baiser la main de Maggie et s'arrête surpris.) Quoi? Vous avez les larmes aux yeux? Mais qu'avez-vous?

MAGGIE

Rien.

Si, dites-le moi. Cela vous fera du bien.

MAGGIE

Non.

GASTON

Si. Je suis sûr que ça vous fera du bien. Qu'est-ce qu'il y a?

MAGGIE

Il n'y a rien.

GASTON

Vous n'avez pas confiance en moi. Ce n'est pas gentil. Je ne suis pas méchant, allez! (Il lui prend la main.) Je ne suis pas méchant.

MAGGIE

Non, vous êtes un bon canard.

GASTON

Je ne sais pas si je suis un bon canard, mais je lâche d'être un brave homme. Quand on n'a pas de génie, il faut bien qu'on se rattrappe sur le cœur, n'est-ce pas? Voyons! Qu'estce que vous avez?

MAGG1E.

Je ne suis pas heureuse.

GASTON

Et c'est à caus? de quelqu'un ?

Comment savez-vous?

GASTON

Les hommes, quand ils ne sont pas heureux, c'est parfois à cause de quelque chose. Les femmes c'est toujours à cause' de quelqu'un.

MAGGIE

C'est à cause de mon mari.

GASTON'

Vous ne l'aimez plus?

maggie, scandalisée.

Oh! si!

GASTON

Plus autant?

.vaggie, scandalisée.

Oh! si!

GASTON

L'amour ne se commande pas. Vous pouvez avoir aimé et n'aimer plus. Ou aimer moins!

MAGG1E.

Oh! les Parisiennes sont comme cela!

GASTON

Dame! ça s'est vu! Alors Philippe, vous l'aimerez toujours?

MAGG1E.

Toujours.

GASTON

Tant pis !

MAGG1E.

Comment tant pis?

GASTON

Tant mieux ! Tant mieux !

MAGG1E.

Mais Philippe est fâché contre moi.

GASTON

Quelle brute !

MAGG1E.

Comment?

GASTON

Je dis qu'il est difficile.

MAGG1E.

Il trouve que je ne sais pas porter ma fortune, que je ne suis pas Parisienne, comme votre femme. Philippe dit que je n'ai pas... comment dit-il... de chien! Il dit que je suis trop riche, que je ne sais pas me ruiner, que votre femme au moins saurait se ruiner.

GASTON

Ah ! pour ça. oui!

MAGGIE

J'ai essayé de me ruiner, je n'ai pas pu.

Ne vous ruinez pas, allez, ce n'est pas drôle. Je crois que Philippe ne se rend pas un compte bien exact... Quand il devra payer les notes de la couturière !

MAGGIE

Oh ! mais moi, si Philippe voulait, je porterais la même petite robe toute ma vie.

Vous dites cela. Vous êtes femme. Quand vous verriez passer les belles' robes des autres, avouez-le, vous seriez triste!

Oui, un peu triste. Tout de même, pas beaucoup. Car je me dirais : Philippe n'a pas dû passer les nuits pour me payer ces toilettes. Je regarderais ma petite robe noire, je me dirais : Oui, elle n'est pas jolie, mais mon mari ne s'est pas fatigué. Je me dirais : Elle est noire, mais le teint de mon mari est resté rose. Le blanc si joli ne vient pas de son front trop pâle et le bleu si charmant ne vient pas de l'ombre de ses pauvres yeux cernés. Alors, après avoir été triste tin moment, je serais de nouveau heureuse d'avoir souffert, bien heureuse, puisqu'il fallait absolument que l'un de nous deux souffrit et que le boilheur a voulu que ce fût moi !

Gaston, ému.

Ah! sacrebleu!

MAGGIE

Vous vous moquez ?

GASTON

Ahl non! Je ne me moque pas.

MAGGIE

Vous ne nie trouvez pas rigolo?

GASTON

Je vous trouve exquise. Vous entendez, vous êtes exquise.

Je suis trop riche. Les vertus de mon état, je ne les ai pas. Je ne pourrai jamais devenir Parisienne comme les autres.

GASTON

Nous chercherons. Nous chercherons ce qui peut bien vous manquer. (7/ la considère.)

maggie, timide.

Oui. Il me manque quelque chose. Philippe me le dit. Est-ce dans ma toilette?

gaston, Ion décidé.

D'abord, oui.

maggie, même jeu.

Elle vient pourtant de chez un tailleur décoré.

gaston, brusque.

Elle est ravissante. Mais... quel corset avez-vous mis là dessous?

maggie, apeurée.

Quel corset?

GASTON

Oui. Comment est-il votre corset? 11 est haut, je parie? Il vous renfonce la gorge?

maggie, choquée.

Oh!

GASTON

Quoi? nous cherchons n'est-ce pas? Nous cherchons. Eh! bien, alors! D'où vient-il ce corset?

MAGGIE

•De chez un homme qui est également décoré.

Ils sont tous décorés. Je vois la forme d'ici ! (// indkjue du jeste la forme du corset.) Mais vous êtes très bien faite. Vous Hes un petit Saxe. Vous devez avoir la poitrine qui tient comme une porcelaine, une porcelaine de la famille rose. Qu'avez-vous besoin d'un corset? Une simple ceinture!... Voilà ce qu'il vous àut!... Une simple ceinture qui laisse rouler les hanches!

MAGGIE

Oh! comte!

GASTON

Je veux que vous fassiez retourner les femmes de Paris dans a rue, vous m'entendez, dans la rue! Et qu'elles en crèvent de âge, ou je ne veux plus toucher ni un fusil ni un cheval de ma fie. (Lui montrant sa jupe.) Qu'avez-vous là?

MAGGIE

Là?

GASTON

Là, sous votre jupe.

MAGGIE

Sous ma... oh! comte !

Un jupon?

maggie, tremblante et prête à fondre en larmes. Oui!

GASTON

En quoi?

MAGGIE

En soie.

GASTON

Et en dessous? Oui... En dessous?... Je parie que vous en avez encore un autre de jupon!... N'est-ce pas? Mais répondez donc, puisque c'est pour votre mari.

MAGGIE

Oui.

GASTON

Eh ! bien ! Vous allez me faire le plaisir d'en retirer au moins un. Deux jupons sous une robe collante, ce n'est pas parisien du tout. Et voilà! C'est déjà un grand pas de fait. Nous en ferons d'autres. (// se frotte les mains.) Nous en ferons d'autres. Avec un petit canter comme celui-là pendant quelque temps, nous finirons bien par prendre la tète sur le peloton de canassons qu'on nous oppose et nous passerons le poteau avec dix longueurs, les mains basses, c'est moi qui vous le prédis.

MAGGIE

Mon mari ne m'avait jamais donné ces conseils.

GASTON

Ni ceux-là ni d'autres, ma pauvre enfant! Un mari en est incapable. C'est déjà beaucoup s'il sent que cela ne va pas. La toilette d'une femme est faite pour plaire au public. Mais voilà ! le public ne voit la femme qu'habillée et le mari ne la regarde plus quand elle s'habille.

MAGGIE

Qui donc alors conseille si bien les autres femmes?

GASTON

Les autres femmes! Ah! oui! voilà! Il y atout de même quelqu'un, oui, quelqu'un qui est à moitié public, à moitié

mari. Public souvent, mari parfois... qui a les deux points de vue, les deux états d'âme, alternativement.

MAGOiE, ingénument.

Qui donc?

Gaston, riant.

Vous ne devinez pas?

maggie, scandalitce.

Oh! comte!

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