SCÈNE VII MAGGIE, GASTON
maggie, sévère, à Gaston.
Monsieur, j'espérais que vous auriez compris, quand j'ai embrassé mon mari devant vous.
J'ai compris.
maggie, lui tournant le dos.
Alors!
GASTON
J'ai compris, et je viens vous apporter mes adieux et mes excuses.
MAGGIE
Ah!
GASTON
Oui, pardon!... J'ai eu tort tantôt. J'ai dit des choses que je regrette. Elles ne sortaient pas du bon côté de mon cœur. Mais c'était le cœur d'un homme qui n'a jamais été compris, pas même par sa femme. Et c'est ridicule à dire, un cœur qui n'a jamais aimé. Mon Dieu, oui' un cœur de vieille fille sans joie. Ces cœurs-là, vous savez, ça monte si vite à la tète. Surtout quand cette tète n'est pas une caboche bien remarquable. Enfin, je n'ai pas voulu m'en aller sans vous dire que je penserai toujours à vous avec respect. Voulez-vous encore me donner la main? (Il lui baise la main.) Je m'en vais, je n'ai pas su rester
LE JE NE SAIS QUOI? l2i".
votre ami. J'étais trop bête. Je vous souhaite d'être heureuse. Plus heureuse que moi.
MAGGIE
Vous quittez le bal?
OASTON.
Oui. Je prends le train de Calais, cette nuit, pour les courses de Brighton. (Avec un sourire d'ironie triste.).... Vous savez, l'homme qui est toujours pressé!... Je passe la Manche demain matin. Je songerai à vous si je n'ai pas le mal de mer, et même si j'ai le mal de mer! J'emporte ma lampe et mon caoutchouc. Je me ferai suer là-bas. J'ai encore deux livres à perdre. Ça ira si je me dis que vous ne m'en voulez plus. Et ps.'is on dit que le chagrin fait maigrir. A quelque chose malheur est bon. Adieu!
MAGGIE
C'est moi qui ai eu tort. C'est moi qui ai été coquette avec vous !
GASTON
Non, c'est moi. J'ai été maladroit; j'ai été brutal.
MAGGIE
Mais... si vous vous repentez... alors vous pouvez rester.
GASTON
Ah! merci pour ce mot-là!... Mais! non. Adieu.
MAGGIE.'
Vous ne voulez plus me voir.
GASTON
Ce sera ma punition.
MAGGIE
Mais si vous me promettez d'être respectueux.
GASTON
Je suis un si pauvre homme que je ne suis pas même assez sûr de moi pour rester. Ainsi, vous voyez.
Alors, vous allez voyager en railway la nuit.
GASTON
Oui.
MAGGIE
Ça doit être triste de voyager tout seul dans le noir.
GASTON
J'ai Thabitude d'être tout seul. Ma femme ne m'a pas gâté.
MAGGIE
Combien d'heures d'ici à Calais?
GASTON
Je ne sais plus. Ça m'est égal. Quand on est seul on peut pleurer, le temps passe.
MAGGIE
Alors, vous avez beaucoup de chagrin?
Oui, un ptu.
MAGGIE
Vous souffrez?
gaston, étouffant.
Comme une bête!
Oh! oh! mon ami, il ne faut pas pleurer comme ça. Moi je pleure si facilement; je vais pleurer aussi. Nous allons pleurer tous les deux... Il y a peut-être un moyen.
GASTON
Non, il n'y en a pas.
MAGGIE. I
Si vous ne partiez pas?
GASTON
Il faut que je parte. Je vais encore souffrir ici. Vous ne m'aimerez pas. Vous êtes une honnête femme. Il n'y en a pourtant ; pas beaucoup. Ah! je n'ai pas de chance. Je suis justement tombé sur celle-là.
MAGGIE
Il n'y a pas d'honnêtes femmes, il n'y a que des femmes qui aiment leur mari.
GASTON
Oui. Et vous aimez Philippe!
MAGGIE
Non. C'est fini.
GASTON
Vous ne l'aimez plus?
MAGGIE
Je ne sais pas, mais c'est fini.
GASTON
Une brouille d'amoureux. Demain, vous penserez le contraire.
No. Something is broken. Quelque chose est cassé.
GASTON
Alors?
MAGGIE
Alors, je vais devenir une Parisienne comme lant d'autres. Je vais mentir. Je ferai des parties fines, le soir, au cabaret. Nous louerons des avant-scènes grillées quand mon mari sera à la chasse. Je mentirai, je serai spirituelle, je n'aurai pas de cœur. Je m'amuserai beaucoup, oui, vous verrez, je m'amuserai bea ;coup.
GASTON
Ma pauvre petite!
MAGGIE
Oh ! je ne serai pas à plaindre. Je saurai m'amuser comme les autres.
GASTON
Mais non, ma chérie, vous n'eles pas comme les autres- Ce babil, cette impertinence, ces plaisirs, cette frivolité, qui for. ment le fond de leur nature, chez vous ne seront jamais qu'un vernis; vous aurez beau tromper, mentir, vous n'en resterez pas moins sincère. Ce n'est pas que vous soyez d'une autre race. 11 n'y a pas d'autre race. Il n'y a que des autres femmes : les vraies et puis les fausses, les femmes et puis les poupées. Et vous n'êtes pas une poupée.
Oui, c'est vrai.
GASTON
Ce qu'il vous faul à vous... Oui, vous avez un mari, mais vous vous êtes trompée |dans le mariage, ce qu'il vous faut, ce n'est pas un amant. Oh! non, pas ce vilain mot-là; ce qu'il vous faut, c'est presque un fiancé. (// s'approche d'elle.) Un fiancé qui sera bien tendre, bien respectueux, un fiancé qui ne vous embrassera même pas (?7 l'embraie) ; qui
s'efforcera de conquérir votre cœur petit à petit, insensiblement, sans vous froisser, sans vous heurter; un fiancé qui ne sera pas impatient: qui attendra, pour célébrer les épousailles, le jour où vous l'en aurez jugé digne ; qui attendra pour vous recevoir dans ses bras que le poids de votre cœur trop lourd vous y fasse tomber.
maggie, dans ses bras.
Ah! mon ami, vous êtes vraiment digne qu'on vous aime.
GASTON
Maggie ! Ma chère fiancée!
MAGGIE
Mon fiancé!
GASTON
Prenez garde, on vient.