SCÈNE II ROBERT, MAURICE
ROBERT
MAURICE
MAURICE
ROBERT
Qu'est-ce que tu as?
Je me marie.
Quoi?
Je me marie.
Pourquoi faire?
Dame!
Avec qui?
MAURICE
J'hésite, je ne sais pas. Je tâtonne.
ROBERT
Tu ne peux pas quitter Jeanne ainsi, tout à coup, sans motif.
MAURICE
C'est bien ce qui me torture.
ROBERT
Une femme que tu as séduite, car tu l'as séduite. C'est lui qui me l'as dit. Ça a commencé dans un bureau d'omnibus, <;a
'esl corsé dans un fiacre et le dénouement eut lieu chez toi, ci même.
Maurice.
Oui. c'est vrai! Nous avons vécu trois ans ensemble sans ju'elle m'ait donné le moindre motif d'imitation ou de jalousie. Eiie a été en même temps qu'une maîtresse adorable, la plus ïordiale des amies. Je lui confiais mes espoirs, mes chagrins somme jadis à toi-même. Mais, que veux-tu? J'ai trente-trois ins. Je suis donc un homme jeune, mais j'ai passé mon temps le jeune homme. 11 me faut un intérieur.
Un intérieur! Mais tu en as un confortable et sûr, avec une compagne charmante, tu viens de le reconnaître. Le soir, à vous voir, elle, travaillant à un ouvrage, et toi, occupé à lire jn journal, on vous prendrait poar le plus régulier des ménages, si de temps en temps, un coup d'oeil, un sourire, un je ne sais quoi, fleurant bon le mois d'avril, ne rappelait la petite union d'amour libre... N'est-ce pas là le plus délicieux des mariâmes?
MAURICE
Aucun rapport. C'est du collage, c'est-à-dire quelque chose le pas précis, de flottant, sans sécurité et qu'on dissimule. Pour ma carrière, cela me fait un tort considérable. Je ne ferai jamais partie d'un conseil d'administration. Je pass-î pour un garçon volage. Je n'ai pas de surface. En d'autres mots, <je ne suis pas respectable. Tiens, un exemple. -Je suis bien avec le ministère actuel, et ce qui vaut mieux j'ai comme amis quelques membres du ministère futur. Eh bien, crois-tu que je serai décoré? jamais de la vie.
robert, riant.
Voyons ! pour un ruban ! C'est puéril !
Nod, c'est français. Non, vois-tu, ma liaison avec Jeanh compromet brutalement tout mon avenir. Quand à vingt an on vit avec une maîtresse, le monde se borne à sourire trente ans, il hausse les épaules en murmurant : c'est dont mage. A quarante ans, vous êtes dévoyé. A cinquante, vou êtes odieux ou ridicule. Il faudra bien rompre un jour o l'autre. Plus je retarderai cette rupture-ci, plus elle se pénible.
ROBERT
D'abord tu l'aimes.
MAURICE
Non, une camaraderie frôleuse tout au plus.
ROBERT
Tu l'aimes.
MAURICE
Mais non, je ne l'aime pas. Et d'ailleurs si je l'aimais, je n'e^ aurais que plus de motifs pour rompre.
ROBERT
Enfin, elle, elle t'aime.
MAURICE
L'habitude. Tu sais comment cela se passe. Quelques larme» une scène. On change la photographie du cadre. N i ni, fini. J
ROBERT
Tu parles comme un imbécile.
MAURICE
Mais...
Comme un imbécile. Est-ce que Jeanne est une femme d'argent? JS'a-t-elle pas eu cent fois l'occasion de rencontrer parmi ses relations un homme plus riche que toi? Elle aurait aujourd'hui hôtel, automobile, tout Erôs et son train, et cela d'autant plus facilement que toi tu es à la Bourse et qu'elle connaît l'allemand. Tiens veux-tu que je te dise : tu n'es qu'un mufle.
Mais écoute-moi donc au lieu dem'accabler.(Se rapprochant.) C'est précisément parce que je ne veux pas passer pour un mufle à ses yeux que je désire lui donner tous les torts.
ROBERT
Tu dis?
MAURICE
Il me serait insupportable de prostituer notre liaison par une fin qui me donnerait un rôle odieux.
ROBERT
Oh! alors? Car si j'ai bien compris, tu veux que ton souvenir garde pour elle de la poésie. Tu veux qu'elle s'attendrisse en pensant à toi?
MAURICE
Non. Cela m'est égal. Mais je ne veux pas avoir de remords.
ROBERT
Pauvre Jeanne!
MAURICE
Oui, on ne quitte pas ainsi brusquement trois ans d'alcôve commune et de captivité sensuelle sans se sentir étourdi, énervé, même, je l'avoue, ému. Et je n'aurais peut-être pas le
courage de partir, de renoncer à elle, à cette petite piècfl intime, dont je goûte l'ordonnance tranquille et l'odeur paisibles! j'avais la certitude qu'elle est incapable de me tromper.;
ROBERT
Gomment! Mais cette certitude tu l'as, je l'espère.
MAURICE
Hé! tant que j'avais intérêt à l'avoir, je l'avais. Maintenanl que mon intérêt...
ROBERT
Tu n'es pas sérieux?
MAURICE
Très sérieux. Écoute, mon cher Robert. Tu es mon ami-, ti m'aimes?
ROBERT
Moins aujourd'hui que d'habitude.
MAURICE
11 faut m'aimer davantage, car je suis malheureux. Oui, aul fond, je suis malheureux. Au moment de prendre une décision1 grave, j'ai toujours eu envie de pleurer. C'est bête ce que je. dis là, mais c'est vrai. Je suis irrésolu, inquiet, tourmenté. Ilfaut que tu m'aides. D'ailleurs j'ai confiance en toi. Tu as par-î tagé mes chagrins. Et ce qui est plus méritant, tu as subi mes" joies. Tu as été initié aux plus intimes secrets de ma vie. Eh bien! je viens te demander un service, un grand service. Donnemoi l'occasion de rompre avec Jeanne.
ROBERT
Hein?
MAURICE
Oh! je ne te demande pas la chose brutale, et d'ailleurs mpossible. Je sais au fond aussi bien que toi que Jeanne n'est :>as une fille. Mais je vais vous laisser seuls tous les deux. Tu ui parleras, tu lui diras par exemple que je l'aime moins, que e me détache d'elle, m>'>me que je la trompe. Tu lui feras enrevoir que bientôt peut-être je la quitterai, qu'il ne faut pas rop s'attacher à moi. Et doucement alors, tu lui parleras de loi, tu lui feras comprendre...
robert, l'interrompant.
Tu es fou !
Tu lui feras comprendre que tu as une âme plus constante, {ue depuis quelque temps tu ressens pour elle une sympathie nêlée de tendresse...
robert, l'interrompant.
Ce serait odieux !
Et enfin parce que tu es mon ami, tu me diras ce qu'elle 'aura répondu. Peut-être en apprenant que je vais l'abanlonner, aura-t-elle un accès bien féminin de colère et de fierté u cours duquel elle avouera m'avoir trompé! me mépriser, ['avoir plus besoin de moi; ou bien, ce qui est plus probable, cceptera-t-elle l'idée d'une union possible...
robert, V interrompant.
Ne continue pas, je refuse.
MAURICE
Tu refuses 1
ROBERT
Oui, je refuse, car si j'ai pénétré ta lu veux que je
te fasse co....
Maurice, l'arrêtant.
Les gros mots, tout de suite. Hé ! non, il ne s'agit pas d'obtenir même le plus anodin des baisers, mais de provoquer un aveu, quelque chose qui me fasse la conscience tranquille, qui me permette de me dire : bah! c'est une femme comme toutes les autres, et si moi je ne l'avais quittée, c'est elle qui m'aurait lâché ou rendu ridicule.
ROBERT
Mais c'est une fille honnête, que diable! et qui t'adore!...
MAURICE
Bonne-m'en la preuve. Si tu es si convaincu de son honnêteté, le moyen que je te propose ne devrait pas t'inquiéter. N'hésite pas, tu me ferais croire que tu as peur.
ROBERT
Mais si par impossible, je rougis pour Jeanne d'admettre même un instant une semblable hypothèse, si elle acceptait?
MAURICE
Ah I mon cherl Tu m'éviterais un gros ennui et de lourds remords. Je t'en serais à jamais reconnaissant.
ROBERT
En es-tu sûr?
Très sûr.
Soit, mais si elle refuse? Si je te donne la preuve absoluej que c'est une honnête femme, qu'elle l'est fidèle?
MAURICE
Alors, que veux-tu? Je ne sais pas! je ne sais pas de quelle êtise je serais capable. (Coup de sonnette.) Chut! la voilà. C'est romis?
ROBERT
Eh bien, oui, puisque ta folie l'exige.
MAURICE
Je vais prétexter une affaire urgente. Tu lui parleras tout de uite. (Robert hausse les épaules.) Et merci, mon vieux, merci!