ROBERT, JEANNE
Petit silence. On entend la porte de la rue se fermer. Jeanne a repris sa broderie. Robert sifflotte. Au bruit de la porte, il se jette dans un fauteuil en riant.
ROBERT, riant.
Non, elle est bien bonne.
JEANNE
Quoi?
Il m'a proposé de devenir ton amant.
JEANNE
Qu'est ce que tu dis?
ROBERT
Oh! pas carrément, maia avec dos ruses de phrases et des politesses d'adjectifs. Il veut se marier. Il a peur de te faire de la peine et surtout il craint d'éprouver des remords. Alors il a imaginé des circonstances atténuantes.
Le mufle!
ROBERT
Je le lui ai dit! mais il ne m'a pas cru.
JEANNE
Et toi, tu as accepté, naturellement!
ROBERT
Tu penses bien que je ne lui ai pas sauté au cou. Je me suis indigné. Je lui ai rappelé votre bonheur, ton attachement. Je lui ai....
JEANNE
Tu as accepté!
J'ai protesté de toutes mes forces. Je lui ai dit que tu l'adorais. Que tu étais une honnête femme. Il m'a répondu : Donnem'en la preuve. Si tu résistes, c'est que tu n'as pas confiance en elle.
Tu as accepté !
JEANNE
ROBERT
Si je m'étais entêté à lui refuser ce service, cela n'eût pas semblé naturel.
JEANNE
Il fallait lui dire que ma vertu est imprenable, que ma vertu est une forteresse.
Parfaitement. Pour qu'il se dise que j'en ai tenté l'assaut et pour qu'il me réponde : tu prétends que c'est impossible? Auraistu essayé?
JEANNE
Ah ça! il me prend donc pour une fille !
ROBERT
Tu sais! tu n'es guère aimable pour moi!
JEANNE
Avons-nous été assez bêtes! L'avons-nous assez ménagé. Toi, tu tremblais toujours à l'idée qu'il pourrait se douter de quelque chose. Tu me répétais sans cesse : Prends garde, soyons prudents. Maurice est mon meilleur ami. S'il apprenait que je le trahis, il en aurait une douleur atroce. Et moi, ai-je été assez ridicule! Un homme à qui j'ai sacrifié trois ans de ma vie, auquel je cachais avec une inquiétude quotidienne et des soins de chaque minute que j'avais un amant. Car il ne s'en est jamais douté, l'imbécile! Un homme pour lequel je n'avais que des mots charmants, des sourires, des tendresses; un homme que je ne quittais pas et que j'aimais, car je l'aimais! Un homme enfin que je n'ai jamais trompé!
ROBERT
C'est un mufle, que veux-tu!
JEANNE
Et c'est lui qui aujourd'hui m'incite à la trahison. C'est lui qui me pousse dans les bras d'un homme. Et de quel homme, je vous prie, de quel homme? son meilleur ami!
ROBERT
C'est vrai, je n'aurais pas cru ça de lui.
JEANNE
Je trouve cela infâme! entends-tu? infâme! Alors, si ça ne sert à rien d'inventer des ruses d'indien pour aller à ses rendezvous; si cela ne sert à rien de mentir tous les matins et tous les soirs; si cela ne sert à rien d'avoir une conduite exemplaire, où est la justice alors, où est la justice?
robert, lui prenant la main .
Il t'aime bien, pourtant.
Que peut-on me reprocher? Tu es mon amant, c'est vrai, mais puisqu'il ne le sait pas, ce n'est pas vrai. Quand on ne fait de mal à personne, on est libre d'agir à son gré. Je t'assure que bien souvent j'étais, en sortant de tes bras, fatiguée et tout heureuse d'être tienne et de garder aux lèvres encore l'odeur blonde de ta moustache. Eh bien! en rentrant, je ne lui refusais rien, j'étais la même sous ses caresses que si je ne t'avais jamais connu. Et à ce moment je l'aimais, je l'aimais sincèrement, je me disais : régale-toi, mon pauvre ami, tu le mérites. Je t'ai trompé tantôt et c'est au fond un peu vilain. Embrasse-moi tout ton soûl. C'est une punition que je rends presque douce en fermant les yeux. Et je sortais de son étreinte fortifiée, la conscience sereine, avec la fierté heureuse d'un devoir accompli!
Jeanne, ma chérie, ce sujet de conversation m'est extrêmement pénible.
Mais maintenant c'est fini, bien fini. Il veut m'abandonner ! tant mieux! Nous irons habiter ensemble; le spectacle de notre
ardent bonheur lui rendra insupportables ses lièdes soirées conjugales. Nous nous aimerons enfin librement, à la face du monde, sans honte, sans nous cacher. Ce sera très bon. {Tendrement.) Tu veux bien?
ROBERT
En principe, évidemment, c'est le plus cher de mes désirs.
JEANNE
Comment, en principe?
ROBERT
Mon Dieu oui. Tu comprends bien que j'aimerais mieux vivre avec toi toute seule que de te savoir à un autre, même si cet autre est un intime ami. Mais il y aune question, une question matérielle. Je n'ai pas de fortune. Pour moi! que m'importe! Je me priverais avec bonheur de choses indispensables; mais pour toi, ma chérie! pour toi! Sans être une femme dépensière, tu es habituée à un certain luxe, tout au moins au plus savoureux confortable. Moi je n'ai que ce que je gagne au ministère. De quoi me priver du superflu. Ne me regarde pas ainsi. Ne t'imagine pa> surtout que je refuse. Non, je ne refuse pas, mais je réfléchis, j'examine, je pèse les difficultés. Tiens, un exemple : si nous étions collés, nous ne pourrions plus voir Maurice. Cette rupture me causerait une peine énorme, car c'est vraiment un ami et les amis de nos jours sont si rares!
Mais si réellement tu l'aimes tant, pourquoi es-tu mon amant?
ROBERT
Oh ! Jeanne, ce n'est guère à toi de me le reprocher. Et puis quoi! Je suis ton amant, c'est vrai. Mais Maurice le sait-il? Non, il ne le sait pas. Alors, puisqu'il ne le sait pas, ce n'est pas vrai. Tu le disais tout à l'heure très justement, l'important c'est de ne pas faire de la peine aux gen*. Bien souvent je me range à
.'avis de Maurice; je fais semblant d'épouser ses idées politiques; je vais même jusqu'à lire les journaux qu'il préfère pour )ouvoir dire avec lui : Hein! l'article d'un tel! est-ce assez bien învoyé! A-t-il le don des injures, cet écrivain! Il n'y a que lui Hmr bien traiter son homme de cochon ou de faussaire. Au fond, ja m'est bien égal. Si je parle ainsi, c'est pour lui offrir une aetite compensation, et parce que, tu le sais, je ne suis pas un néchant homme et que je suis délicat.
JEANNE
Mais alors quoi? Que faire? Puisqu'il va me quitter et que je tie peux pas vivre avec toi, je vais être obligée de... Tu accepterais que... non, n'est-ce pas? n'est-ce pas?
(Elle lui frappe sur l'épaule.)
robert, sursautant.
Non, je ne le pourrais pas. D'autres habitudes; un nouveau visage. Maurice, c'est comme un décor. L'autre ce serait l'ami périeux, et s'il est jeune une sorte de nouveau marié. Non, je 'aime trop. Je souffrirais. Ce n'est pas... ce n'est pas pratique.
JEANNE
Alors quoi?
Laisse-moi faire. J'ai mon idée. Tu verras. (On entend la oorte d'entrée se fermer.) .C'est lui! va-t'en! Va-t'en dans ta ihambre.
JEANNE
Que vas-tu lui dire?
ROBERT
Ne t'inquiète pas de cela. Je sais. Va-t'en.