‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 78 sur 79 · ROBERT, MAURICE · texte numérisé non relu

ROBERT, MAURICE

Maurice entre. Il a le collet de son pardessus relevé, l'air ému.

MAURICE, bas.

ROBERT, bas.

MAURICE

Elle est là?

Oui.

Tu lui as parlé ?

ROBERT

Oui.

MAURICE

Que lui as-tu dit?

Que tu ne l'aimais plus. Que tu la trompais.

MAURICE

Et qu'a-t-elle répondu? Tu sais quelque chose?

ROBERT

Mon vieux, tu avais raison. Elle ne vaut pas mieux que les autres.

MAURICE

Ah!

ROBERT

Lille vaut même moins que les autres.

MAURICE

Elle a eu un ama.it?

Plus.

Quoi?

Elle en a eu trois.

La malheureuse !

robert, accablé.

MAURICE

ROBERT

Comment? Ou ne te fait pas plaisir?

MAURICE

Ah! Robert, tu n'aurais pas dû me dire cela!

Qu'est-ce qui te prend! tu pleures! mais je ne te comprends plus. Tu devrais être ravi, au contraire. N'as tu pas là une occasion exceptionnelle pour la quitter? Tu vas être délivré de tes remords. Tu vas pouvoir rompre sans scrupules. C'est ce que tu souhaitais si ardemment. Et tu pleures !

MAURICE

Ce n'est pas sur elle que je pleure, c'est sur moi.

ROBERT

Sur toi?

MAURICE

Crois-tu donc qu'on renonce sans chagrin à tant d'illusions? Ce n'est rien de quitter une femme qu'on a aimée lorsqu'on peut garder d'elle un joli souvenir. Mais savoir que trois année s d'affection n'ont été que du mensonge. Savoir qu'on a perd';

trois années de sa vie à être dupe. Savoir qu'on n'osera plus tourner la tète vers ce passé qui aurait pu être du regret et qui n*est plus que de la rancœur. Savoir que celle qu'on a aimée n'est qu'une grue.;. Elle t'a dit trois amants, mais il y a ceux couleur du temps, qu'elle n'avoue pas ou même qu'elle oublie. Savoir tout cela, c'est abominable, abominable!

Mon vieux, je suis désolé. Si j'avais su...

MAURICE

Je ne t'en veux pas, tu as bien fait. Il est probable que je te remercierai un jour.

ROBERT

Ne le donne donc pas la peine.

Trois amants! Une faute, par surprise, et qu'on regrette sitôt après; un entraînement des sens, une folie, le cœur qui monte à la tête, j'aurais compris. C'eût été suffisant pour m'occasionner une rupture et pas assez pour m'enlever toutes mes illusions en déchirant mon amour-propre.

Mon pauvre ami !

Mais peut-être t'a-t-elle dit cela dans un instant d'exaltation bien naturelle, dans un accès de dépit, comme on jette un défi à quelqu'un?

ROBERT

Hélas I non.

MAURICE

Pourtant, quand tu lui as dit que je la trompais, elle a dû se révolter, bondir:

ROBERT

Non. Elle m'a répondu : Il veut me quitter? tant mieux. Moi aussi j'en avais assez. Cela ne peut pas durer toujours, un ménage. J'aime autant que ce soit lui qui parte le premier. Au moins ainsi c'est moi qui pourrai lui faire une scène.

Elle t'a dit ça?

ROBERT

Ce ne sont pas là les termes exacts, mais le sens y est.

MAURICE

Une femme à qui j'ai sacrifié trois ans de ma vie! Pourquoi souris-tu?

Je ne souris pas.

Une femme pour laquelle j'ai été parfait d'attentions délicates et de tendresses. Une femme à qui, imbécile, je me confiais comme à moi-même. — Une femme que j'ai aimée, car je l'ai aimée...

ROBERT

Eh bien non, mon cher, tu ne l'as pas aimée.

MAURICE

Comment?

ROBERT

Non. C'est à présent que tu l'aimes. Ta vanité,' ton amourpropre sont exaspérés. Tu t'attendais à des larmes, à de la colère, et tu es irrité de ne voir ni colère ni larmes. Tu ne l'as pas aimée, mais tu l'aimes.

Non, je ne l'aime pas. Je la méprise. Elle ne m'a jamais compris. Non seulement elle a été infâme, mais elle a été bète, Si elle avait voulu, notre liaison n'aurait jamais cessé. Au fond mon secret espoir — je ne me l'avouais peut-être pas à moimême — c'était de lui proposer — convaincu de sa fidélité et reconnaissant des trois années de joie et d'amour qu'elle m'avait procurées — de lui proposer — car enfin pourquoi la première venue, que j'ignore et pas elle que je croyais connaître — de lui proposer...

ROBEliT.

Quoi? De lui proposer quoi? Dis-le à ton vieil ami.

MAURICE

Non. Maintenant c'est trop bète à dire. J'en ai honte. Ah! je suis bien écœuré.

ROBERT

Mon pauvre Maurice, je. ne veux pas être cruel plus longtemps.

MAURICE

Comment?

ROBERT

11 n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que je t'ai dit, je t'en donne ma parole d'honneur.

MAURICE

Quoi! tu as menti? Ce n'était pas vrai?

ROBERT

Elle t'aime et je t'ai menti.

MAURICE

Ah! que je suis heureux, que je suis heureux!

Tu vois bien que tu l'aimes.

MAURICE

Ah! pourquoi pendant une heure m'as-tu torturé!

ROBERT

Tu ne m'en remercies pas un peu?

MAURICE

Mon vieux.

(Il Vétreint.)

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