SCÈNE V ANNETTE, BOURSOUFLE
ANNETTE
Mon Dieu! Janel, quelle imprudence?
11 te chasse!
BOURSOUFLE
A présent, ça n1a plus d'importance!
Je pars.
ANNETTE
Quoi?
Rien. Il tient à mon argent. Filou!
ANNETTE
Oh!
BOURSOUFLE
Il connaît le prix d'une herbe, d'un caillou, D'un morceau de gravier, jusque d'un grain de sable. Enfin, consolons-nous : tout homme est périssable.
ANNETTE
Voyons, Janel, tais-toi. C'est mon oncle, après tout.
BOURSOUFLE
La mésange n'est point parente du hibou. Vous, vous êtes Péri! Vous êtes Sharazade.
ANNETTE
Qui? Janel?
BOURSOUFLE
Comme Antoine, sou» la pavësade, Voguait vers Cléopâtre, ainsi rament vers vous Mes désirs, remontant le Tendre — fleuve doux! — Comme du grand Cyrus, d'Alarie, de Clélie.
annette, éblouie.
Oh!
BOURSOUFLE
Vos vertus sont la guirlande de Julie.
annette, éblouie. Oh!
BOURSOUFLE
Chantez-vous, sirène, il n'est plus de pinson! Le zéphire se tait quand naît votre chanson. Elle attendrit les fleurs, les astres, les rocs mêmes. Vous êtes sœur d'Orphée, ô fleur!
annette, avec émotion.
Comme tu m'aimes !
boursoufle, satisfait, à part.
Et voilà!
annette.
Mon Janel, comme tu parles bien.
Rien, jamais, ne pourra nous séparer, dis? boursoufle.
Rien.
annette.
Tu m'aimes?
boursoufle.
Question qui me surprend, madame.
Vénus n'eût point douté de l'amour... de Pyrame. annette.
Ah!
boursoufle, inquiet.
Tu connais Pyrame?
annette.
Hélas, non!
boursoufle.
Chère enfant!
On peut lui dire ce qu'on veut.
ANNETTE
Jadis, souvent, J'allais dans le château des dames Comerville : On m'y faisait chanter. Puis, tu sais, à la ville, J'ai pris quelques leçons. Mais, hélas! je vois bien Tant tu sais tout, Janel, que moi je ne sais rien.
BOURSOUFLE
Chère enfant!
ANNETTE
Tu comprends, pour moi, c'est difficile De te suivre. Pourtant, j'ai l'esprit très docile. Si tu voulais un peu m'instruire! comprends-moi, Je voudrais tant, Janel, m'élever jusqu'à toi!
BOURSOUFLE
Tu dis des mots très bien.
ANNETTE
Ta science me plonge Dans la terreur souvent.
BOURSOUFLE
Dans la terreur?
ANNETTE
Je songe :
Comment peut-il m'aimer, ce grand cerveau. J'ai peur De t'ennuyer parfois; moi, je n'ai que mon cœur A t'offrir. Et tu fus aimé par tant de femmes! Tu me l'as dit.
boursoufle, souriant.
C'est vrai.
Je songe que ces dames Étaient belles; savaient faire de beaux discours. Je tremble alors.
boursoufle, ravi.
C'est admirable! après huit jours!
•r. iv. 2
ANNETTE
Quoi?
BOURSOUFLE
Rien. Tu dis des mots très bien. Ton cœur les trouve. J'ai près de toi le sentiment que je m'approuve. Tu me découvres des vertus. J'aime cela. J'ai moins de qualités lorsque tu n'es pas là. Et tu fais des progrès, ton jeune esprit s'éveille. Oui, tu me plais. D'abord, tu comprends à merveille Mon caractère grave et mon esprit brillant. L'amour, qu'on dit aveugle, est chez toi clairvoyant. Et tu m'aimes beaucoup.
ANNETTE
Avant de te connaître Je n'étais qu'une enfant.
BOURSOUFLE
Chantant à ta fenêtre, Oui, je sais, une enfant frivole, et, je le vois, L'enfant s'est faite femme en écoutant ma voix.
ANNETTE
Oui, c'est vrai.
C'est très vrai! cela m'émeut, petite!
Tu me dois tout. Après huit jours. C'est bien, c'est vite. J'ai gagné... Je veux dire... Enfin, je me comprends. Oui, grâce à moi, ton coeur, tes yeux sont ditîérents. Cela m'émeut et même un regret me tourmente.
ANNETTE
Un regret?
BOURSOUFLE
Je te vois si fine, si charmante, Chantant si bien, si joliment, qu'en m'en allant Je me dis : Elle aurait peut-être du talent!
annette, effarée.
En t'en allant?
boursoufle, se reprenant.
Oui, chaque fois que je te quitte, Je pense : Quel succès aurait cette petite Si l'on pouvait... Mais ces regrets sont superflus. Tu es Annette et moi Janel, n'en parlons plus !
(// t'embrasse.)
ANNETTE
Tu sais, j'ai déchiffré ta grande symphonie.
BOURSOUFLE
De Mozart!
ANNETTE
Comment?
Rien.
ANNETTE
Une œuvre de génie !
BOURSOUFLE
Ce n'est pas mal ! Mais chut, voici des vers.
ANNETTE
Pour moi?
BOURSOUFLE
Oui, petite. J'ai composé ces vers pour toi.
annette, avec émotion.
Mon Janel!
BOURSOUFLE
« Mignonne, allons voir si la rose, Qui ce matin avait déclose Sa robe de pourpre au soleil, A point perdu cette vesprée, A point perdu cette vesprée...
A point perdu...
Ah! sacrebleu!
ANNETTE
Quoi?
26 T!Ii .
Ma mémoire?
ANNETTE
Tu dis?
BOURSOUFLE
Hum! mais je dis, oui, que sur mon grimoire J'avais noté ces vers.
(Il cherche.)
ANNETTE
Oh ! ça venait si bien !
BOURSOUFLE
Je te dirai tantôt la suite, ne crains rien. annette, éblouie.
Quelle facilité !
BOURSOUFLE
Tu m'aimes?
ANNETTE
Mon poète
Je t'admire !
boursoufle, un peu inquiet.
Mais tu m'aimes?
ANNETTE
Oh ! oui, répète Ces beaux vers. Redis-les, Poète ! Le moyen De ne pas s'émouvoir à tes vers.
boursoufle.
Oui. C'est bien.
Mon grand homme, veux-tu savoir pourquoi je t'aime?
boursoufle.
Non. Ça va bien.
AN.NLTTE.
Vois-tu, ce serait un blasphème De t'aimer simplement. Quand je tremble en tes bras, Dis-toi bien que c'est pour...
BOURSOUFLE
Tais-toi, ne le dis pasl
ANNETTE
Pourquoi?
BOURSOUFLE
Tu me rendrais jaloux de mes poèmes, Mignonne. C'est pour moi que je veux que tu m'aimes. Mes vers — je les choisis — sont toujours très jolis. Mais tu n'admires qu'eux? Hé bien, moi, qui les lis? Ne m'admires-tu pas?
ANNETTE
Tu le sais! Je t'admire!
BOURSOUFLE
J'éprouvais le besoin de me l'entendre dire.
Tu comprends, c'est très beau, mes vers, mais enfin, quoi?
Je sais, et puis je sens que j'ai bien mieux en moi.
Mon àme, par mes vers est parfois offensée.
Oui, tous ces vers, au fond, trahissent ma pensée.
Ma pensée est plus vaste et plus vague; je sens
Qu'il rêve dans mon cœur des mots plus caressants;
Oui, des mots imprécis, mais fervents tout de même ;
Des mots, enfin, des mots qu'on trouve quand on aime!
Si je ne les dis pas, c'est que précisément,
Ces mots tremblent toujours à ma lèvre au moment
Où le baiser déjà remplace la parole.
Je t'aime, je t'embrasse : alors, le mot s'envole!
Je le regrette. Oui, je me dis : c'était bien!
Je devrais le noter, ce mot ; mais le moyen
De songer à cela quand la gorge se serre,
Quand le cœur bat, enfin quand on devient sincère.
Oui, oui, mes plus beaux vers, je les pense tout bas.
Ah ! que ne m'entends-tu quand je ne parle pas !
ANNETTE
Mon cher Janel !
BOURSOUFLE
Tu ne me comprends pas, sans doute!
ANNETTE
Oh! si!
Non, tu te dis : Ses vers renferment toute Sa flamme.
ANNETTE
Non.
BOURSOUFLE
Vraiment?
ANNETTE
Non, je t'ai bien compris!
Tes meilleurs vers sont ceux que tu n'as pas écrits. Car ton âme, Janel, est ton plus beau poème.
boursoufle, l'embrassant.
Eh bien, tu m'as compris beaucoup mieux que moi-même. Viens dans mes bras, petite.