SCÈNE XI RENÉ, puis MARINA
{René, seul, prend un livre, le quitte, range un coussin, puis va à la fenêtre. Le valet introduit Marina.)
RENÉ
Vous!... Ah! comme je vous attendais....
marina. ^
J'ai rencontré votre mère dans l'escalier.
RENÉ
Oui, elle m'a chargé de vous recevoir à sa place. Alors, j'ai pensé.... Bonjour, Marina!
marina.
Bonjour, mon grand ami, mon sévère ami!
RENÉ
C'est un reproche?
L'ÉPERVIEK. 45
MARINA
Oh! non.... Je dois tant à cette sévérité. Nous ne serions pas les amis que nous sommes si vous m'aviez fait la cour comme tant d'autres.
RENÉ
Ah! comme j'ai désiré que vous veniez ici.... Tenez... installezvous... attendez... un coussin... voici les cigarettes que vous aimez... vous êtes contente?
Oui.
RENÉ
Alors, je ne souhaite plus rien au monde.
MARINA
Vous êtes tout changé.... C'est donc une chose heureuse que vous avez à me dire?
RENÉ
Je ne sais pas. Regardez-moi.
MARINA
Voilà.
RENÉ
Mieux.
MARINA
Voilà.
RENÉ
Eh bien... je crois que c'est une chose admirable.
MARINA
Je retrouve votre sourire confiant, le clair regard que je vous connaissais à Rome.... J'en avais besoin.
RENÉ
Rome! notre cher Rome! Nos deux mois de solitude, nos promenades quotidiennes, nos confidences,
Vos leçons!
RENÉ
Moquez-vous de moi! Nous avons vécu deux mois inimagi-
nables : les fiançailles doivent ressembler à cela. Et maintenant, ah! si vous saviez comme je suis heureux.... Tenez, ce matin, et même il y a une h^ure... je n'aurais pas éprouvé cette joie-là... mais, maintenant....
MARINA
Je ne comprends pas.
RENÉ
Ecoutez-moi, Marina... ma vie ne m'appartenait pas.... Elle était encombrée d'obsfacles qui nuisaient à notre... à notre aaiitié.... Mais, maintenant, je me suis dégagé.... 11 n'y a plus rien. Il y a vous, vous... et encore vous.... Je suis libre. {Marina se lève.) Qu'avez-vous?
MARINA
Vous le savez, bien. Est-ce que je suis libre, moi. Et pourtant, il faut bien que je vous l'avoue, je n'ai 'pas le sentiment d'être coupable en venant vous voir. Vous avez pris sur moi une grande influence, vous m'avez fait réfléchir à des tas de choses auxquelles je n'avais jamais pensé.
RENÉ
C'est vrai? C'est vrai?
{Tous deux se sont rassis.)
MARINA
Oui, vous êtes si différent... vous vous occupez de moi... vous réfléchissez à ce que je dis. Près de vous j'ai l'impression d'être toujours intelligente.
Vous avez toujours été très intelligente... ce n'est pas ça.
MARINA
Ah!... oui, mes instincts!... mes mauvais instincts!
RENÉ, riant.
Mauvais, non... voulez-vous vous taire.... Mais vous étiez une petite barbare....
MARINA
J'aime quand vous me dites ça. Rappelez-moi.
RENÉ
Eh bien... votre femme de chambre, quand vous étiez en
colère contre elle... vous la battiez... vous lui tiriez les cheveux... ;)0ur un peu, vous l'auriez griffée. Vous ne lui tirez plus les cheveux, j'espère?
MARINA
Aussi, elle m'a quittée.
RENÉ
Pour les gens qui avaient la joie... et le malheur de vous servir, vous étiez sans pitié.
MARINA
C'est vrai, mais je suis devenue très gentille avec eux pour vous faire plaisir. Seulement, depuis ce moment-là, je ne peux plus garder un domestique... oui, je ne suis plus despote... et puis... je suis bourgeoise....
Que] gros mot!
MARINA
S», si... vous m'avez convertie à vos idées sur l'honnêteté!
RENÉ
Vous en aviez besoin.
MARINA
Ah! oui... notre visite à Tivoli, chez l'antiquaire... qui était si laid!
RENÉ
Vous lui avez emporté une vierge du quinzième, je n'avais pas d'argent sur moi... vous n'aviez que quelques louis, et vous m'avez dit : « Je lui enverrai le reste si j'y pense. »
MARINA
Je trouvais ça drôle : il était trop laid !
RENÉ
Ça n'avait aucun rapport. D'ailleurs, vous y avez pensé.
MARINA
Enfin, c'était toute une éducation à refaire... vous l'avez refaite....
RENÉ
Vous m'en voulez?