T. III
Ohl non... c'est à mon mari que j'en veux. Je n'ai pas toujours été heureuse, vous savez. George ne m'a jamais prise au sérieux. Il ne s'est jamais occupé de moi que pour me faire plaisir. Il m'a gâtée, flattée, amusée. Ah ! il y a des jours où cela me rendait si triste!
RENÉ
Oui, je vous comprends.
MARINA
Du moment que je ne pèche pas contre notre amour, je pourrais faire n'importe quoi... il me pardonnerait tout avec un mépris indulgent... il sourirait et peut-être hausserait les é paules. Mais vous m'avez transformée. Comme il faut peu de chose pour changer une femme I II suffit d'un peu d'attention.
RENÉ
Vous dites des choses délicieuses.
MARINA
Je me demande parfois comment je peux vous intéresser.
RENÉ
M'intéresser! Quel mot sacrilège! Ma vie date d'il y a six mois. Elle remonte au jour où je vous ai connue.
MARINA
Moi aussi, j'ai changé depuis six mois.... {Long regard. Marina, se levant troublée.) Tenez, donnez-moi une cigarette... et laissez-moi regarder.
RENÉ
Quoi?
MARINA
Tout... votre cabinet de travail... votre bibliothèque... j'ai à peine entrevu cette pièce quand je suis entrée. Voilà le coin des poètes.
RENÉ
Vous avez deviné?
MARINA
Vous m'avez dit à Rome que c'était votre coin préféré et tou-
L'ÉrERVIER. 40
jours en désordre... j'ai reconnu les poètes à leur désordre. Tiens, vous avez changé d'abat-jour.
RENÉ
Comment pouvez-vous savoir?
MARINA
Mais vous oubliez tout! Vous m'avez dit que vous travailliez près d'un abat-jour vert... et celui-ci est vieux-rose.
RENÉ, ému.
Vous vous êtes souvenue....
MARINA
Vous m'aviez si bien décrit votre home. Il me semble que j y suis déjà venue... c'est bizarre, n'est-ce pas?
RENÉ
Non, c'est vrai.
Comment?
Vous y êtes déjà venue.
Moi?
RENE
MARINA
RENE
Je VOUS ai tant attendue! Il y a quinze ans que je vou* évoque ici, presque tous les soirs.
MARINA
Mais René....
RENÉ
Oh! je vous en supplie, ne vous levez pas... ce vieux fauteuil est tellement à vous.... Vous vous êtes aussi assise dans cette bergère... vos petits pieds sur le grand coussin.... Oh! vous avez fait tout le tour de la chambre!... nous avons pris le thé autour de cette petite table... nous parlions de notre amour sur un ton badin comme si ça n'avait pas d'importance. Parfois, nous étions plus tendres, plus graves. Il m'arrivait de vous prendre dans mes bras, oui... je vous demande pardon, n'est-ce pas?... Comme vous ne disiez rien, je vous raconte ce qui se passait. (Marina s'éloigne un peu.) Il
RENE
MARINA
faisait moins clair que ce soir (il éteint une lampe) ^ et je vous disais : « Marina, je vous supyjlie de vous rasseoir dans votre fauteuil, là {il la fait asseoir)^ de me laisser me mettre à vos pieds... oui... ainsi.... N'ayez pas peur, je vous aime tellement que je préfère votre bonheur à vous-même^
MARINA
René, soyez généreux... n'abusez pas de l'empire que vous avez pris sur moi.
Je vous aime, Marina.
René, je vous aime.
(Us s'embrassent.)
RENÉ
Quel grand bonheur nous arrive!
MARINA
Je l'attendais... mais je ne voulais pas.
•RENÉ
C'a été plus fort que nous.
MARINA
Quels remords je vais avoir !
RENÉ
Tu n'es pas ma maîtresse... c'est toute ma vie que je t'engage... tu es ma femme.
MARINA
Il n'avait pas mérité ma trahison....
RENÉ
Tais-toi.
MARINA
Gomme je suis peu de chose dans tes brasi... {Téléphone ) Tu as une petite ride au coin des lèvres. Tu as dû souffrir déjà : ton jeune visage m'attendrit. {Téléphone.) Réponds!... Qu'est-ce que c'est? C'est peut-être une maîtresse?...
RENÉ
Tu es folle !
RENE
MARINA
MARINA
En tout cas, elle tombe mal.... Réponds. Allons, réponds.
RENÉ
Embrasse-moi d'abord.... Non, ne me quitte pas. (7^ garde la main de Marina dans la sienne. Au téléphone.) Allô!... Oui... c'est ici, parfaitement... ah ! c'est vous.... Qu'est-ce qu'il y a?
MARINA
C'est une femme?
C'est ton mari.
Quoi?
RENÉ, au téléphone.
Allô !... Oui... elle est encore là !
MARINA
Qu'est-ce qu'il veut? Pourquoi téléphone-t-il?
Vous désirez lui parler?... Je lui passe l'appareil.
MARINA
Je ne comprecds pas.... Quelle voix a-t-il?
RENÉ
Ne t'inquiète pas, c'est tout naturel.
MARINA
Allô!... oui, c'est moi... rebonjour.... J'allais me sauver. Il faut que je rentre m'habiller pour retrouver Béatrice.... Quoi?... Tu dînes avec nous.... Ah!... c'est gentil... alors, tu Dous accompagnes aux Capucines.... Si je suis contente... mais ravie.... Tu deviens un mari modèle.... Allô!... mais oui... mon chéri... à tout à l'heure Fy jestes zyeia mejego zaufamiem.... (Elle raccroche lentement le récepteur d'une main distraite et., grave., regarde rêveusement devant elle. Puis soudain :) C'est vrai qu'il faiit que je me sauve !
RENÉ
Pas tout de suite.
MARINA
Si, si, je serais en retard Tu n'es plus la même.
Mais si, voyons....
Embrasse-moi.
Je t'adore.
RENE
MARINA
RENE
Comme tu as dit tendrement ces mots : Fy jestes zanfamiem....
MARINA
Comment les as-tu retenus ?
RENÉ
Ta voix était caressante !
MARINA
Si tu savais ce que ça veut dire!
RENÉ
Tais-toi!...
MARINA
Ça veut dire : « Pour Tamour de Dieu, ne te mets pas en retard pour le dîner. »
Tu en es sûre?
Mais oui.
MARINA
RENE
Marina... c'est mal, pourquoi me mentir?... Ton mari a téléphoné d'ici tout à l'heure : ça veut dire : « Tu es toute ma vie confiante et je t'aime ! »
MARINA
Eh bien, c'est vrai.... Mais j'étais forcée, je me sentais déjà un peu coupable.... Je n'ai pas voulu lui faire de peine.... Ne me regarde pas ainsi.... Ce n'est pas juste. Une femme qui ne
I/ÉPERVIEn. Tm
t'aimerait pas comme je l'aime aurait traduit : « Tu es toute ma vie confiante ». Moi, je t'ai traduit : a Ne te mets pas en retard pour le dîner ! » Tu vois, c'est gentil, je t'ai menti comme si je t'aimais déjà depuis longtemps.
RENÉ
Oh !... Marina... tu es toute ma vie.
MARINA
Non, tais-toi.
RENÉ
Oui, j'emploie les mêmes mots.
MARINA
C'est toi que j'aime. {Un temps). Il faut que je m'en aille.
RENÉ
Laisse-moi quelque chose de toi.
MARINA, lui donnant ses lèvres.
Voilà. {Long baiser.) Souris-moi.
RENÉ
Marina....
{Marina sort, René est sur le pas de la porte.)
RIDEAU