‹ ThéatreChapitre 26 sur 78 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

BURINA, GEORGE

{Sortent Gérard et Béatrice.) Tu viens, ma chéiie?

{Marina, immobile, ne répoyid pas.)

GEORGE

Qu'.est-ce que tu as? C'est encore tes idées de tout à l'heure? Mais réponds-moi, enfin, réponds-moi!

George... j'ai honte de ce que nous avons fait là, tantôt.

GEORGE

Qu'est-ce quj te prend?

MARINA

On s'est douté de quelque chose.

GEORGE

Qui ça! '

MARINA

...Drakton!

GEORGE

Oh! il ne s'est aperçu de rien!

MARINA

Crois-tu?

GEORGE

Je l'ai regardé. C'est moi qui lui ai fait baisser les yeux. J'ai l'habitude.

MARINA

Je sais, tu as une sorte de magnétisme. Que dç fois je l'ai subi I Souvent j'ai pensé que les gens, devant toi, n'osent pas se formuler à eux-ïr.êmes ce qu'ils pensent.

GEORGE

Tu vois bien. Je suis sûr de moi. Allons! viens; et puis, ce n'est pas le moment de'faire la mauvaise tète. Ce soir, Drakton, nous l'avons eu; mais, demain, il y aura mieux, plus gros gibier, et j'ai besoin de toi.

Non! non! non ! Il faut en sortir, il faut sortir de cette boue. Toi un Dasetta et moi une Mersky ! Si tes parents et les miens, si les gens de nos familles savaient... Quelle honte! Quelle abominable honte ils auraient de nous!

GEORGE

Allons donc! Ce sont des gens de la campagne, des gens arriérés ou qui ne se souviennent plus. Car, enfin, les Dasetta et tes ancêtres, les Mersky, comment ont-ils commencé? Toutes les aristocraties ont toujours prouvé leur mépris de l'argent.

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elles le prennent où elles le trouvent : autrefois, c'était la dague au poing.... Mais siî... Mais si!.,. Ils vivaient de rapines, les Dasetta, ils rançonnaient les voyageurs... les Mersky! Ils fonçaient sur leur proie, comme des aigles. Parbleu ! leur époque était héroïque. C'est parce que la nôtre est médiocre que nous ne sommes plus que des éperviers.... Tiens! veux-tu que je te dise? Nous sommes les seuls de la famille qui ayons gardé les traditions.

MARINA

George, j'ai joué ce soir pour la dernière fois. Ce que nous faisons est ignoble. Nous ne volons pas que l'argent des gens... nous volons leur confiance, c'est cela qui est infâme. Quant à moi, j'en ai assez. Naguère, j'ai pu croire à tous ces mensonges.... Je n'y crois plus. Pour l'avenir, ne compte plus sur moi. Quant au passé, il ne me laisse que d'odieux souvenirs.

GEORGE

D'odieux souvenirs... vraiment! Pourtant, à Constanza, il y a six ans, tout au début de notre mariage, quand tu jouais si mal, et qu'en riant je te reprenais devant tout le monde, pour t'aider, pour que tu ne te sentes pas ridicule, est-ce que le jeu ne t'amusait pas ?

Nous ne trichions pas alors 1

GEORGE

Non, pas encore.... Un jour, tu m'as dit : « Je commence à savoir jouer... ne me gronde pas tout haut; tu me fais remarquer.... Tu devrais me conseiller de loin, me guider.... C'est ton rôle, c'est le rôle du mari, tu sais... » M'as-tu dit ça?

MARINA

Tais-toi !

GEORGE

Alors je t'ai, en effet... conseillée de loin, a Tu pourrais en faire un peu pius », m'as-tu murmuré. J'en ai fait un peu plus.... Enfin, un jour, un soir, lu as pris dans mon écart. Le lendemain, je t'ai dit : a Faut plus jouer, ma petite, ça devient mal-

sain pour nous. » C'était ta seule distraction, là-bas. D'ailleurs, elle t'avait déjà permis d'acheter quelques bijoux et un nouvel auto. ... A l'idée de ne plus jouer et, peut-être, de vendre l'auto, tu as eu un désespoir puéril, tu t'es mise à pleurer... comme ça... comme une pauvre petite.... Je t'ai embrassée. Je t'ai consolée.... Je t'ai dit : o Nous ferons ce que tu voudras. » C'est comme ça que nous sommes devenus des tricheurs.

MARINA

Gomment?

GEORGE

Oh! je ne te charge pas; le seul coupable, c'est moi... ou plutôt c'est le furieux amour que j'avais pour toi. Inquiet de te perdre, te sentant frivole, fragile, je pensais : « C'est le meilleur moyen, c'est le seul de la garder toujours, de la river à moi.... Tant qu'il y aura ça entre nous jamais personne ne pourra avoir prise sur elle. » Qui, en effet, qui, aurait pu te faire une pareille vie d'orages, d'émotions mystérieuses, de périls côtoyés, de brusques bonheurs! D'odieux souvenirs, dis-tu? Ingrate! Tu ne te rappelles donc rien?... N'avons-nous pas été heureux, terriblement heureux au milieu de nos angoisses... comme jamais amants ne le furent! Oui, j'en conviens, c'est atroce d'être hors la loi... c'est épouvantable d'être en marge quand on est seul... mais c'est divin, conviens-en, quand on est deux et quand on s'aime.

(H est tout près d'elle^ presque à genoux^et Venlâce.)

MARINA, s^éloignant.

Oui, oui, soit! Mais, malgré ça... je neveux pas.. .je ne veux plus.

GEORGE

Alors, quoi... pourquoi? Tu es subitement une autre femme... un autre être? •

MARINA

Si tu veux.... Tu ne me convaincras plus maintenant!

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GEORGE

Pourquoi... maintenant?

MARINA

Mais, je ne sais pas....

GEORGE

Si, si, tu as dit « maintenant.... » Tu avoues donc que tu n'es plus la même ?

MARINA

On peut changer, on change, Dieu merci !

Une femme amoureuse ne change pas si vite!

MARINA

Soit! Admets que je t'aime moins!

GEORGE

Et tu me juges?

MARINA

Oui.

GEORGE

A travers qui?

MARINA

Personne. J'ai réfléchi. Je me suis reprise. Tu as peut-être eu tort de partir de Rome, mon cher. Je me suis refait une âme pendant ces trois mois. ,

GEORGE, ricanant.

Tu as lu!

MARINA

Oui!

GEORGE

Non! Une lecture, des méditations modifient un homme, pas une femme. Pour une femme, une idée a toujours un visage.

MARINA

Mais, George, je te jure!...

Pourquoi as-tu Fair effrayée!...

MARINA

Moi ?

GEORGE

Je ne crois rien, je ne suppose rien. Tu peux avoir un ami, un ami avec qui tu causes, qui te conseille, que tu écoutes, un Gérard, un Sardeloup... un Tierrache.

MARINA

Tierrache! Mais non, voilcà une idée.... Qu'est-ce qui te prend? Pourquoi Tierrache?...

GEORGE

Pourquoi es-tu bouleversée?

MARINA

Bouleversée, moi....

GEORGE

J'ai prononcé le nom de Tierrache, vraiment, oui, presque par hasard... et te voilà toute pâle. Tes mains tremblent.... Ce n'est pas vrai ?

MARINA

Eh bien! oui, c'est vrai... et il y a de quoi. Si je suis bouleversée, c'est que Tierrache nous a surpris tout à l'heure....

GEORGE

Surpris.... Qu'est-ce que tu dis? Comment, surpris?

MARINA

Oui, il m'a vue... il nous a vus tricher... il me l'a dit.

Tricher.... Il te l'a dit... il a osé. Mais tu as nié ; voyons! tu as nié!

MARINA

Oui, j'ai nié... tant que j'ai pu... mais on ne nie pas l'évidence....

L'EPERYIER. 8'J

GEORGE

Comment, révidence?

MARINA

Mais, je te dis qu'il nous a vus.... Il me l'a dit.... Il me l'a dit. Il était là derrière nous.... Il a vu le coup des deux as... il a tout vu... enfin, quoi, il nous a pinces!...

GEORGE

Ah ! nom de.... (Un grand temps. George va vers la table de jeuj la regarde^ s'effondre., la tête dans les mains. Un temps. ^ Il se relève^ va à Marina.) Pourquoi me dis-tu ça seulement maintenant ?

NURINA.

Quoi?

GEORGE

Et d'ailleurs pourquoi est-ce à toi qu'il a parlé?

MARINA

Mais....

GEORGE

Alors, cet homme qui venait de nous pincer a attendu que je sois sorti pour pouvoir te parler à toi!... Pourquoi à toi? C'est à moi qu'il devait s'adresser s'il avait une explication à demander....

MARINA

Il ne m'a demandé aucune explication.

GEORGE

Alors, qu'est-ce qu'il t'a dit?

MARINA

11 venait de nous surprendre. Il m'a dit sa colère, son indignation, tout simplement.

GEORGE

Tout simplement!... Allons donc! 11 n'y a pas un autre homme ici qui serait venu te trouver, toi. Alors, qu'dst-ce qu'il y a entre vous? Dis-le, dis-le, dis-le.

• MARINA

Eh bien! c'est vrai qu'il y a entre nous de l'affection, une profonde amitié.

GEORGE

Tu mens ! -

MARINA

Toi, tu ne peux pas comprendre ça. Tu es trop sceptique,' trop cynique. Tu railles tout. Et rien n'est capable de t'arrêter. Mais lui est un homme d'ici.... Il croit à certaines choses qui sont de belles choses. Il m'a appris à les comprendre, à les aimer; et c'est vrai que j'aurais préféré que n'importe qui nous ait vus, mais pas lui.... G'est tout, il n'y a rien d'autre... absolument rien d'autre.... (Pleurant.) ]\lais il me semble que ça suffit bien !

GEORGE

Oui, ça suffit bien! Nous voici pris la main dans le-sacl... V,e voici, moi, ton mari, déshonoré!... Et la seule chose qui te bouleverse, c'est que ce soit Tierrac^ie qui nous ait vus!...

MARINA

Félicite-t'en,. , lui, au moins, ne dira rien!

^ GEORGE

Parbleu ! Parce que c'est ton amant !

^ MARINA

George !... {Un temps.) Oh! d'ailleurs, je t'ai dit la vérité... crois ce que tu voudras, tu ne m'arracheras plus un mot.

GEORGE

La vérité... c'est lui qui me la dira.

MARINA

Quoi ?

GEORGE

Cet honnête homme sait qui je suis. Il sait aussi qu'il a dans sa poche des billets volés... demain je lui dirai bonjour. S'il me tend la main, c'est que lui aussi m'a volé quelque chose.... G'est qu'il t'a volée à moi ! G'est qu'il est ton amant !

L'ÉPERVIER. Ot

MARINA

Quoi !... Tu es fou.... Mais.... ^

GEORpE. ■^

Reste... pas un mot...*.. Tais-toi....

(/?e/i(i, venant du jardin et apercevant George, s'arrête un instant en haut des marches, puis descend et va pour sortir à gauche.)

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