SCÈNE PREMIÈRE FERNAND, RAYMONDE, JEANNL
/ RAYMONDE. v-
Dites donc, mon ami, quel jour est-ce, aujourd'hui? .
FERNAND. v
Aujourd'hui... attendez... aujourd'hui, voilà.... Quel jour est-ce, aujourd'hui?
RAYMONDE
Vous ne savez pas non plus. C'est extraordinaire de vivre comme ça.
FERNAND
C'est passionnant.
Jeanne.... Quel jour est-ce, aujourd'hui r JEANNE, de la terrasse Trois heures, mais je ne garantis rien.
RAYMONDE
Hein?
JEANNE
Ces Italiens, sous prétexte qu'on est divorcée, ils vous regardent avec une insolence !
FERNAND
D'aboi'cl, ma chère amie, ces Italiens, comme vous dites, ne savent pas que vous êtes divorcée.... Puis, si vous ne les provoquiez pas quand ils fument paisiblement après déjeuner, ils ne vous feraient pas de l'œil.
JEANNE
Je ne les provoque pas. Je les regarde avec un léger sourire. Il y en a un tout gros qui se balance dans un rocking-chair. Il croit que c'est pour lui. Il est ridicule. Tiens, Raymonde, lève-toi, tu pourras le voir.
RAYMONDE, qui chcrchc parmi les papiers de la corbeille.
Je n'y tiens pas... (Ayant pris dans la corbeille un journal.) Domenica aprilo. Tiens! Dimanche. Tu savais que c'était dimanche, toi?
JEANNE
C'est dimanche? Mais, alors, la messe....
RAYMONDE
Oui, nous avons oublié d'aller à la messe.
JEANNE
El la petite église est si jolie!
RAYMONDE
Ça n'a aucun rapport.
FERNAND, prenant un cliché.
La voilà, la petite église qui est si jolie. (// s'appi^oche de Raymonde.) Vous êtes debout, dans le soleil, devant la vieille porte... et vous riez.
RAYMONDE
Je fais une affreuse grimace.
FERNAND
Vous faites une grimace, mais elle n'est pas affreuse.
JEANNE
Dis donc, Raymonde, c'est amusant.... Il se passe la langue sur les lèvres.
RAYMONDE
Qui?
FERNAND
Son monsieur. N'est-ce pas que c'est votre monsieur du rocking-chair ?
JEANNE
Oui. Il a l'air de dire : oc J'y goûterais bien à cette jeune personne. « Pas pour toi, mon amf, tu es trop gros. {Elle rit.)
RAYMONDE
Jeanne!
JEANNE, revenant en scène.
Oh! quoi! Je suis libre, moi! Je ne suis pas fiancée à monsieur, moi !
FERNAND
Ah ! fichtre non 1
JEANNE
Merci !
RAYMONDE
11 avril. Nous sommes arrivés à Sorrente le 11 janvier.
Trois mois que nous sommes ici. Déjà trois mois! Vous, mon ami, il y a trois semaines.
i FERNAND.
Trois semaines.
RAYMOKDE.
Comme le temps passe!
FERNAND
Oui, c'est délicieux. Les journaux arrivent avec quatre jours de retard. On se promène. Les matinées sont bleues, les nuits sont tièdes. On ne rencontre pas de Parisiens, et je n'ai pas fait arranger ma montre qui est cassée depuis avant-hier. C'est le bonheur.
JEANNE, de la terrasse.
Ah! oui, la vie calme. Ne connaître personne. Le silence! (Criant.) Bonjour! (Elle fait des signes de la main.) Bonjour!
(jSouveanx rires.)
RAYMONDE
A qui en as-tu?
JEANNE
C'est Harry, notre petit ami anglais. Il est gentil. Il revient du tennis. Il agite sa casquette.... (Criant.) Fine doy!
LÀ voix DE HARRY.
Lovely day !
FERNAND
Vous allez ameuter l'hôtel . «
JEANNE, reveyiant en scène.
Il est vraiment très gentil.
RAYMONDE
Écoute, Jeanne. Tu es ridicule !
JEANNE
Tu vas me gronder, toi aussi?
RAYMONDE
Tu es d'une familiarité.... Enfin, je t'ai priée de ne pas être coquette ainsi avec ce jeune homme. Je ne veux pas qu'il se fasse de toi une opinion... une opinion fausse.
FERNAND
Vous entendez... fausse!
Vous, laissez-moi tranquille....
RAY MON DE
Et Dieu sait jusqu'où tu pousses le flirt. Tu es d'une légèreté...: Tu ne te rends pas compte.
JEANNE
Oh! si, je me rends compte... et avec ça, frivole, coquette, évaporée et inconséquente.
RAYMONDE
Ouel type!... Mais, alors, corrige-to
JEANNE
Oh ! je me corrige. Je suis très capable de résister à un désir.
FERNAND
Vous résistez difficilement au désir de quelqu'un d'autre.
JEANNE
On ne vous demande rien, à vous!
RAYMONDE
Ma petite Jeanne, tu devrais te remarier.
FERNAND, riant.
Le pauvre homme!
JEANNE
Quoi ! Pauvre homme. Mon mari ne serait pas à plaindre.
Il serait plus à plaindre qu'à blâmer.
RAYMONDE
Ne la taquinez donc pas comme ça. Sérieusement, pourquoi ne veux-tu pas te remarier?
JEANNE
Parce que je suis contente d'être libre. C'est si bon de n'appartenir à personne.
FERNAND, tOUSSaut.
Hem!
JEANNE
Ah! vous!
RAYMONDE
J'ai peur que tu finisses par faire une vraie bêtise. Tu as trop peu' de caractère.
JEANNE
Aucun caractère, mais j'ai du tempérament.
RAYMONDE
Tu aurais tort de t'en vanter.
JEANNE
Ce que les hommes s'embêteraient sur la terre si toutes les femmes étaient aussi honnêtes que toi.
RAYMONDE
Tu ne conçois pas qu'on puisse être honnête?
JEANNE
Si, à condition d'ètie deux. On n'est pas honnête touîe seule.
' FERNAND
Je suis là.
JEANNE
Pas encore. En tout cas, vous n'étiez pas là du temps de son premier mari.
RAYMONDE
Eh bien?
JEANNE
Eh bien, l'aimais-tu ton premier mari?
FERNAND
Si je suis de trop....
JEANNE
Oui.
RAYMONDE
Fernand. Quelle sottise! Vous savez comment je me suis mariée.
FERNAND
Si je le sais! Vous vous êtes fiancée le jour où j'ai demandé votre main. Ça n'a pas été avec moi, voilà tout.
RAYMONDE
Vignon était riche. J'étais pauvre. Il m'a épousée. J'ai trouvé ça joli. J'avais dix-sept ans.
L'aimais-tu?
RAYMONDE
J'avais pitié de lui. Il avait l'air triste. Un air de toujours souffrir.
fernan:).
Déjà, au lycée, il avait cet air-là.
JEANNE
Ah!... il souffrait?
FERNAND
Il souffrait de l'estomac,
JEANNE, rian..
Il avait un caractère insupportable.
RAYMONDE
Pauvre homme.... C'est vrai.
ÏU THEATRE.
FERNAND
Si c'est vrai !
JEANNE
Et pourtant, pendant ces dix ans de mariage, tu ne Tas jamais trompé, et lui ne se gênait guère. Et à ce monsieur que je déteste, mais qui te plaisait et qui^ pendant ces dix ans, n'a cessé de te faire la cour, que lui as-tu donné à ce monsieur?
RAYMONDE, tendant la main à Fernand
Ma main à embrasser et toute mon amitié.
JEANNE
Et c'est tout?
RAYMONDE
Oui.
JEANNE
Et tu trouves ça normal?
RAYMONDE
Très normal.
JEANNE
Eh bien, moi, je trouve ça monstrueux.
FERNAND
Jeanne... bravo! Depuis que je vous connais, c'est la première fois que je vous entends dire une chose raisonnable.
JEANNE
Oui?... Eh bien... tenez, Raymonde a une excuse.
FERNAND
Laquelle?
JEANNE
C'est que c'était vous! {Elle se lève.)
RAYMONDE
Où vas- tu?
Je suis de mauvaise humeur. Je vais changer de robe. (ElU sorL\