SCÈNE II RAYMONDE, puis JEANNE
{Ray monde, qui l'a accompagné jusqu'à la porte^ est retournée à son bureau pour achever sa coivrespondance. A ce moment, Jeanne paraît.)
JEANNE
Bonjour.
Ah! c'est toi?... Comment vas-tu ?
JEANNE
Mcîl. J'ai à te parler. As-tu une cigarette et cinq minutes?
RAYMONDE
Cinq minutes!... Ah! là là! j'ai toute la vie. Et ça n'est fichtrement pas drôle.... ■»
JEANNE
Qu'est-ce que tu as?
RAYMONDE
Je suis agacée,., tourmentée... je me marie demain.... El sais-lu de quoi j'ai envie... une envie folle....
JEANNE
D'avoir des jumeaux?
RAYxMONDE.
Dieu! Que tu es bête!
JEANNE
Moi, j'ai toujours eu envie de ça.
RAYMONDE
Des jumeaux! ma pauvre petite.... Non! j'ai une envie folle de ne plus me marier du tout. Qu'est-ce que tu dis de ça?
JEANNE
Tu aurais pu me prévenir. Je n'aurais pas commandé ma robe.
C'est tout l'effet que ça te produit?
JEANNE
Voyons... oui... ce n'est pas sérieux.
RAYMONDE
Si... très sérieux... je ne suis plus la même, ça ne va pas. Je ne sais pas ce que j'ai, mais depuis Sorrente, ça ne va plus...
JEANNE
Depuis Sorrente?
RAYMONDE
Tu as l'air de tomber des nues. Tu sais pourtant ce qui s'est passé à Sorrente entre Harry et moi.
JEANNE
Rien.
LE FEU DU VOISIN. 1«j7
PAYMONDE.
Oui, enfin... lu appelles ça rien. Mais cela devait avoir une certaine importance, puisque le'lendemain je faisais mes malles et que je partais pour Paris.
JFANNE.
Si c'avait eu réellement de l'importance, tu ne serais j<as partie.
RAYMONDE
Une femme comme toi serait restée.
L'important est qu'une femme comme toi soit partie.
RAYMONDE
Tu m'agaces.
JEANNE
Enfin, quoi! tu n'as pas été sa maîtresse, n'est-ce pas?
RAYMONDE
Sa maîtresse ! a ce petit crétin î
JEANNE
Et ça s'est borné à ce que tu m'as dit?
RAYMONDE
Je ne mens jamais.
JEANNE
Il t'a embrassée... il l'a embrassée sur les lèvres... il t'a serrée dans ses bras... il t'a caressée...
RAYMONDE
C'était comme des passes magnétiques.
JEANNE
Je connais ça.... Toi, tu as perdu la tête pendant quelques minutes, et, au moment oii il a voulu te la faire perdre tout à fait, tu l'as repoussé et tu t'es enfuie dans ta chambre. C'est bien ça.
RAYMONDE
Oui.
IIKS THEATRE.
JEANNE
Et c^est tout?
RAYilONDE.
Oui.
JE.\NME.
Et c'est pour ça que tu te fais de la bile?
RAYMONDE
Oui.
JEANNE
Eh bien... tu es exceptionnelle.
RAYMONDE
Qu'est-ce que tu veux ! Je ne suis pas blasée, moi !
JEANNE
C'est bien ce que je te reproche. Si tu avais Thabitude des hommes, toutes ces petites choses-là ne te feraient plus aucune impression. Car puisqu'il ne s'est rien passé entre Harry et toi...
RAYMONDE
Dieu ! Que tu m'énerves avec cette phrase ! Mais s'il ne s'était rien passé, comme tu dis, est-ce que je serais nerveuse, inquiète, est-ce que je serais métamorphosée ! Regardemoi ! Tu ne me trouves pas métamorphosée ?
JEANNE
Non.
Parce que tu es femme... mais tous les hommes s'en ap»Tçoivent. C'est au point que-maintenani, dans la rue, quand je me promène... eh bien, je suis gênée.
JEANNE
Gênée ?
RAYMONDE
A chaque instant. Il suffit qu'un inconnu me fasse de i'œil, comme ça, tu sais, comme ça...
{Elle fait de l'œil.)
JEANNE
Oh I Je sais.
RAYMOND E
N'importe quel homme, tu entends, à condition qu il soit jeune et bien habillé, ça me produit un tel malaise... je saute dans une voiture et je rentre.... Tu n'as jamais ressenti ça. toi?
JEANNE
Tout le temps, et même un soir, j'ai éprouvé comme toi le besoin irrésistible de rentrer tout de suite...
RAYMONiDE.
Toi? '
JEANNE
De rentrer tout de suite avec le monsieur,
RAYMO.NDE.
Oh!...
JEANNE
Mais, dis-moi, quand Fernand te regarde, comme ça, ça te produit cet effet-ià?
RAYMONDE, ingénument.
Oh ! non...
JEAKXE-
Ah! \^
RAYMONDE
Ça me produit plutôt l'effet contraire.
JEANNE
Bigre ! Comme c'est précisément lui que tu dois épouser demain, c'est ennuyeux.!...
RAYMONDE
Ennuyeux?... C'est terrifiant; aussi il y a des moments où j'ai envie de tout lui avouer.
JEANNE
Alors, là 1 tu es folie !"
RAYMONDE
Qu'une femme comme toi ne dise rien... mais une femme comme moi... c'est de l'escroquerie.
JEANNE, tui serraht la main.
Merci.
RAY.'JONDE.
Car enfin, si Fernand m'épouse, c'est qu'il se fait de moi une idée qui depuis trois mois est fausse. Je n'ai jamais aimé Fernand, mais avant je n'étais troublée par personne...
JEANNE
Tu ne vas pas me dire que tu aimes Harry.
RAYMONDE
Évidemment non. Oh ! Harry, lui, m'adore, ce pauvre petit ne pense qu'à moi, je suis sûre qu'il est mMheureux comme les pierres.
JEANNE
Tu, crois?
RAYMONDE
Je suis sûre.... Mais moi je ne Paime pas. N'empêche que je ne suis plus celle que Fernand a connue.... J'estime que je dois tout lui dire... ça rne soulagerait... et c'est mon devoir.
JEANNE
Tu n'es donc pas fichue de garder un secret ! Je ne t'aurais jamais crue si femme !
RAYMONDE. '
iMais...
JEANNE
Pense au bonheur de Fernand ! Comment ! Pour te soulager d'un remords, tu gâterais la vie d'un homme qui t'aime depuis dix ans !
RAYMONDE
Si tu crois que je ne me dis pas ça!
Et pourquoi? Pour un quart d'heure de faiblesse.
RAYMONDE
Trois minutes et demie.
JEANNE
Tu vois bien ! Qu'est-ce que trois minutes et demie dans la vie d'une honnête femme ! Puis, voyons ! Si Harry était à Paris, si tu étais appelée à le revoir, je comprendrais... ce serait dangereux... mais puisque Ilarry n'est pas là, puisqu'il est... au fait, où est-il ?
RAYMONDE
Je n'en sais rien du tout.
JEANNE
Eh bien, puisqu'il est là... tout ça n'a jamais existé.... Il n'y a pas d'Harry Fahvay, il [n'y a jamais eu d'Harry Fahvay... il n'y a qu'une honnête Raymonde... qui, après avoir été l'honnête Mme Vignon, a été une honnête veuve Vignon, et sera un honnête Mme Randier.... Ma bénédiction.
RAYMONDE
Il est certain que si Ton se place à ce point de vue...
JE.^NNE
C'est le seul bon.
RAYMONDE
Au fond... ce pauvre Fernand, je ne lui devais encore rien. Je n'étais pas encore Mme Randier... ça fait partie du compte Vignon... certains aveux sont des anachronismes.
Tous les aveux sont des anachronismes.
RAYMONDE
Eh bien, je crois que tu as raison... j'exagérais mes scrupules.
JEANNS.
Allons! Avoue que la vie est belle?
RAYMONDE
Eh bien, je l'avoue, j'ai moins de remords.
JEANNE
Alors, puisque te voilà tranquille, est-ce que je peux main» tenant te parler de moi ?
RAYMONDE
Oh! ma petite Jeanne, je crois bien.... Qu'est-ce qui se passe ?
JEANNE
J'ai fait une gaffe.
RAYiMONDE.
A propos de quoi ?
JEANNE
Demande-moi avec qui ! ' /
RAYMONDE
Allons donc ! encore I Eh bien ?
Eh bien, je n'ai pas de veine. Il y avait un seul homme à Paris qui me croyait vertueuse. Quand je lui confessais une aventure, il me traitait de poseuse, de bluffeuse, de fanfaronne de vice. Il m'avait étiquetée, classée, dans une chemise... il ne croyait plus qu'à sa chemise... il ne] croyait plus à la mienne. Hélas! aujourd'hui il y croit.
RAYMONDE
Ah ça 1 qu'est-ce que tu racontes? Je ne comprends pas un mot.
PIERRE, entrant.
M. Gérôme Cordier est là qui a un mot urgent à dire à madame.
RAYMONDE
Faites entrer.
JEANNE
Je ne veux pas qu'il me voie. Je lui ai dit que j'étais chez ma mère.
RAYMONDE
Comment?
LE FEU DU VOIS;i>:. 205
JEANNE
Expédie-le. J'attends dans ta chambre. Je laisse la porte entr'ouverte.
RAYMONDE
Ah çà ! est-ce que Gérôme ?
Oui... la gaffe.... C'est lui !...
(Elle sort.)