SCÈNE I
JEAN, gaiement.
Et nous disons que Jean vingt-deux, duc actuel, Qui, ce matin, selon l'usage habituel.
Avant le point du jour est parti pour la chasse. Rentre en triomphateur... avec une bécasse.
l'abbé.
Monsieur le duel
JEAN
Encor ce titre? Non, l'abbé!
Dans l'état misérable où me voici tombé, Je ne le porte plus et ne dois point permettre. Pas même à vous, mon vieux précepteur, mon bon maitre, D'appeler duc celui qui vit en paysan.
Donc, comme chacun fait, dites-moi : o Monsieur Jean. »
l'abbk.
Vous dire : « Monsieur Jean! » moi!... c'est inadmissible ! Htes-vous duc et pair?
JEAN, se débarrassant de son attirail de chasse.
Je l'étais, c'est possible.
Aujourd'hui Monsieur Jean est le nom qu'il me faut. Car, depuis que mon père est mort sur l'échafaud,
Et depuis qu'en exil et loin de la patrie,
Mon pauvre abbé, malgré mon titre et ma pairie,
De l'âpre pauvreté j'ai subi les leçons,
— Car à Londres, enfin, j'ai servi les maçons —
De bien des vanités j'ai compris la faiblesse.
l' ABBli.
Vous ne reniez pas le droit de la noblesse ?
JEAN
Non ! mais j'ai bien assez réfléchi pour savoir Que tout droit en ce monde est doublé d'un devoir. Pour avoir trop usé de l'un sans remplir l'autre, Ceux qui portaient des noms fameux comme le nôtre Sont tombés, et leur plainte est perdue en l'écho De ce canon vainqueur qui vient de Marengo. Or, moi, pauvre émigré, qui, rentré dans ma terre, Trouve mes biens vendus et mon toit solitaire tcroulé, moi qui n'ai, dans ma triste maison. Rien d'intact, si ce n'est cet antique blason. Moi qui dois désormais borner ma perspective Aux trois ou quatre champs de blé que je cultive, Et demander ma vie au labeur de mes mains, Je fais très bon marché de tous mes parchemins ;
Ht j'accepte mon sort, bravement, sans révolte. A mes anciens vassaux quand je vends ma récolte, Quand je bois avec eux le cidre du marché, Où donc est ma pairie? où donc est mon duché? Jusqu'à des temps meilleurs, mon ami, j'y renonce. Mais comme on trouve ici, sous le lierre et la ronce. Cet écusson ducal qu'épargna la Terreur, De même on trouve encor, dans ce duc laboureur. Le plus beau legs qu'il tient de sa bonne origine. Son honneur qui survit à toute sa ruine!
Ah! courageux ami... Mais rien ne me défend
Du moins de vous nommer toujours : « Mon cher enfant ! »
N'est-ce pas? comme au temps de votre adolescence?
JEAN, lui serrant les malus.
De grand cœur!
J'ai pour vous tant de reconnaissance ! Lorsque — voilà trois mois — nous sommes revenus D'exil, ma nièce et moi, marchant presque pieds nus. . . xn. 2
lO LE TRESOR.
JEAN
Je vous ai recueillis. Bah! la maison est large.
l'abbé.
Et vous nous avez pris tous deux à votre charge, Vous, si pauvre déjà...
Quel beau mérite j'ai !
Le pain sec est meilleur quand il est partagé. — Mais, l'abbé, dans quel but, avec tant d'énergie, Compulsez-vous ici ma généalogie ?
Vous dressez donc mon arbre héraldique?
l'abbé.
Non, non.
Je veux, pour illustrer à jamais votre nom, Je veux — conception plus grande, plus hardie ! — Sur un de vos aïeux faire une tragédie.
JEAN
Je vous reconnais là... Toujours le vieux travers.
Faire une tragédie en cinq actes, en vers. J'en ai déjà dix-neuf, parfaitement inuctcs.
Hélas ! toutes en vers et toutes en cinq actes.
Que ces comédiens, insolents étourdis,
M'ont osé refuser... jusqu'à mon Faux Sinerdis,
Un chef-d'œuvre!... N'importe, ils n'auront qu'à se taire.
Cette fois... Ce sera dans le goût de Voltaire...
Un affreux scélérat qui nous a fait un mal ! . . .
Mais quel talent tragique il avait, l'animal !
JEAX.
Ainsi, dans le passé de ma noble famille Vous cherchez un sujet?
l'abbé.
Sans doute. Elle fourmille De grands hommes d'État, d'illustres généraux... J'hésite seulement dans le choix du héros.
JEAN, montrant le buste.
Prenez donc celui-ci, l'ami de Henri quatre, Qu'auprès du Vert-Galant vingt ans l'on vit combattre, Et qui mourut, dit-on, de douleur et d'effroi. En apprenant soudain le meurtre du bon roi.
l'abbé.
J'y songeais, mais le roi parle un langage ignoble.
Ventre-saint-gris n'est pas possible en style noble. Il faut y renoncer.
JEAN, avec un sourire.
C'est bien dommage. Enfin Le fils de tant d'aïeux pour l'instant meurt de faim. Très à propos la table est mise et nous convie. Il est midi bientôt...