‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 36 sur 159 · ACTE II, se txi: IV · texte numérisé non relu

ACTE II, se txi: IV

Où l'horrible action doit être cnrm connue... Ah! pour nous épargner ce supplice hideux, Murailles, croulez donc, écrasez-nous tous deux!...

SEVERO

Ma mère, apaisez -vous... Ma mère, je vous aime... Vous m'avez entendu : j'ai juré sur Dieu même! Comment un tel serment peut-il être aboli ?

DONNA PI A

Parce que ta n'es pas le fils de Torelli...

Severo recule, suffoque.

Et que... sans en mourir, faut-il que je le dise?... Ton père est Spinola, le gouverneur de Pise.

SEVERO

Lui!

DONNA PI A

Retiens ton dégoût, ta haine, ton mépris!... Car tu ne peux savoir, car tu n'as pas compris... Je n'ose te parler dans l'horreur qui m'accable. La grâce... souviens-toi... la grâce inexplicable... L'échafaud... Torelli sauvé seul du trépas... Ah ! tu te tords les mains! . . .Tu comprends, n'est-ce pas ?

SEVERO, se cacJxint la tcic dans les viains. Oh ! monstrueux !

DONNA PI A

Pourtant, il faut bien que tu saches. . .

54 SEVEROTORELLI

Toujours ces échafauds, ces bourreaux et ces haches... Vois-tu ! je n'avais plus raison ni volonté, J'étais comme une folle... On l'avait arrêté... Ah! je savais la loi... La mort pour qui conspire... Quel jour affreux! J'avais mordu la main du sbire Qui, le premier, avait touché Gian-Battista. Mais ils étaient nombreux et forts... On l'arrêta. Je restai seule... Alors, je n'eus plus qu'une idée. Un désir... Ah! j'étais comme une possédée... Voir Barnabo, crier: « Clémence! » à ce tyran, Et lui couvrir la main de baisers en pleurant. J'avais une douleur toute brute et rustique, Moi ! Je ne comprenais rien à la politique. Dans l'affreux désespoir dont mon cœur était plein, Je ne connaissais plus Guelfe, ni Gibelin; Je me souciais bien de la fierté pisane, Moi, la fille du peuple, oui, l'humble paysanne... Je voulais voir cet homme et lui jeter mon cri, Afin qu'il empêchât de tuer mon mari... Ah! je le vois encore, écoutant ma supplique, Sur son trône, riant d'un rire diabolique. Et jouant de la main avec son lourd collier; Et lorsque je tombai, lasse de supplier. Demi-morte, à genoux, sans voix, je me rappelle L'accent dont il me dit: « Comme vous êtes belle!»

SEVERO

Par grâce! assez! assez!

DONNA PI A

Non ! tu dois savoir tout.

ACTF. IT, SCUNE IV 55

Dès qu'il eut prononcé ce mot, je fus debout, Devant lui, frémissante et pâle de colère... Oh ! le contrat abject ! Oh ! l'ignoble salaire ! Mais le monstre me dit, d'un ton calme et glacé:

— « Dès l'aube, l'échafaud, demain, sera dressé; Trois hommes y seront, cou nu, les mains liées. Leurs sentences partout ont été publiées.

Et de loin, pour les voir, les curieux viendront. De ces trois condamnés,les deux premiers mourront. L'autre, sur le billot, viendra poser sa tête ; L'exécuteur aura la hache toute prête, II prendra pour frapper un élan de trois pas... Mais... si tu veux... le fer ne retombera pas !... »

— Il n'est pas retombé !

SEVERO

Se cacher sous la terre 1

DONNA PI A

Oui, me tuer... après... — Oui, j'aurais dû le faire ! Mon époux eût vécu, sauvé, sans rien savoir... Mais, avant de mourir, j'ai voulu le revoir. Et de ma lâcheté mon amour fut complice. Aussi, quand il revint, échappé du supplice, Et me dit, se trompant sur mon cruel émoi. Qu'il n'avait accepté sa grâce que pour moi...

— Je l'aimais tant... j'étais sa chose, son esclave... — Quand je le vis tomber, lui, si ferme et si brave, Dans cette chaise, avec un geste de vaincu,

J'ai cru qu'il fallait vivre encore... et j'ai vécu.

56 srvïïRo torei.lt

J'ai vécu.. . Si mon crime est grand , combien j'expie ! Non! Dieu m'éprouve trop, et je deviens impie... Mais, lorsque je jurais de vivre, à mon insu L'enfant de l'adultère était déjà conçu!

SEVERO

Et, lorsqu'il vit le jour, ce fils de l'adultère, Vous n'avez pas?...

DONNA PI A

Pitié! pitié! Je suis ta mère.

l'ardon!... je deviens fou... Mais, depuis un moment,

Il se fait en moi-même un long déchirement ;

Un vertige d'horreur du cœur au front me monte ;

Et mon sang me dégoûte, et mon corps me fait honte !

Moi, fils de Barnabo! moi, fils de ce tyran!

Et ce vieillard si bon, ce citoyen si grand,

M'aime comme son fils et croit être mon père !

Il a dans son giron chauffé cette vipère;

Et mes b.iiscrs d'enfant, — c'est à faire frémir, —

S'il savait le secret, il voudrait les vomir !

O vous, si peu coupable et cent fois trop punie.

Pardon ! Mais c'est vraiment trop d'horrible ironie,

Que le lion aveugle ait pris pour lionceau

Et caresse le fils du loup et du pourceau !

DONNV\ PI A.

Sôvero I

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