‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 2 sur 214 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

S IL VI A, seule.

Silvia, en déshabillé blanc, est accoudée sur la rampe de la terrasse et contemple, rêveuse, le paysage.

Que l'amour soit maudit 1 Je ne puis plus pleurer.

Elle descend lentement la pente douce.

J'ai passé ma jeunesse à me l'aire adorer. Je suis la froide et la méchante souveraine. Tous, ils baisent ma main comme une main de reine , Humbles, sans que jamais, parmi frisson vainqueur, La chaleur du baiser m'ait monté jusqu'au cœur. Qui le croirait pourtant? La Silvia s'ennuie. Et toujours cet azur banal ! Deux mois sans pluie î

Toujours les belles nuits et le tranquille été ! Vraiment, le ciel m'en veut et s'est mis du côté Des poètes et des donneurs de sérénades. Il leur offre à loisir les comparaisons fades; Et mon nom va rimer, à la fin des sonnets, Avec toutes les fleurs où je me reconnais. Et cependant je suis l'idole, et l'on envie Tous ces flatteurs courbés que traîne la Silvie Dans le sillon que laisse en passant son dédain. L'aventurier toscan, alourdi de butin, Vient jeter à mes pieds les anneaux et les chaînes; L'orgueilleux podestat et l'argentier de Gênes Luttent à qui pourra troubler mes yeux sereins En ouvrant devant eux la splendeur des écrins. Mais nul ne m'a causé même de la surprise. Ah ! c'est que je les hais comme je les méprise, Tous ces hommes au cœur aisément contenté, Dont le désir me veut moins que la vanité. Je souffre ! Vivre ainsi, sans amour, est-ce vivre? Je n'ai rien, ni la fleur qui sèche dans un livre, Ni les cheveux gardés, ni le mot si touchant Auquel, tous les minuits, on pense en se couchant. Ma vie est sans plaisirs comme elle est sans alarmes, Hélas! et j'ai perdu jusqu'au secret des larmes. Oh ! comme je suis triste !

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