SCÈNE III
RENÉE
Non ! car je me méprise, Car je n'ai pas tout dit et je veux dire tout, Car ma punition doit aller jusqu'au bout. Oui ! ce qu'à la rivale inexorable et fauve J'aurais tu, je le dois à celle qui me sauve. Pour vous mon repentir sera reconnaissant : De même qu'au péril de perdre tout son sang On arrache un poignard tremblant dans la blessure, De même devant vous, pour que vous soyez sûre Que je me frappe bien de toute ma rigueur, Je me veux arracher ce lourd secret du cœur. Allons, relevez-vous, ô pauvre àme opprimée! Car ce ne fut pas moi qui fus la mieux aimée ; Car celui dont ce soir nous pleurons le trépas, Même dans mes baisers ne vous oublia pas; Car vous fûtes toujours ma torture et la sienne; Car il ne guérit pas de l'amour ancienne. Ces souvenirs de vous, par moi si bien haïs, Hélas! il les aimait comme un chant du pays. — Seulement sa pitié supportait ma tendresse; Mais jamais de son cœur je ne fus la maîtresse, Et j'y sentis toujours, plus intense et plus fort, Le nostalgique amour dont peut-être il est mort.
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BERTHE
Et qu'importe la fleur qu'il a le plus aimée,
Le lys rigide et pur ou la rose pâmée,
Aujourd'hui que ses jours d'ivresse sont défunts
Et qu'il est mort d'avoir respiré des parfums !
Tout autant que les miens vos pleurs sont légitimes.
Mais gardons la douceur exquise des victimes,
Fières d'avoir été le mirage divin
De l'idéal trompeur qu'il poursuivit en vain.
Le poète, 6 ma sœur, exilé dans la vie,
Garde une soif d'amour toujours inassouvie.
Martyr délicieux, il la lui faut subir
De son premier regard à son dernier soupir.
L'immensité l'attire et l'infini l'affame;
Et, dès qu'il est atteint, qu'il soit poème ou femme,
Le rêve qu'il avait si longtemps recherché
S'évanouit ainsi qu'un papillon touché.
Il en souffre ; il en meurt! Et nous sommes des lyres
Que brisèrent ses doigts crispés par les délires
Et qui pleurons, tandis que clans nos cordes d'or
Son âme harmonieuse et douce vibre encor !
RENÉE
Merci! car jusqu'au bout vous serez généreuse.
— Puissiez-vous donc partir d'ici moins malheureuse. Peut-être môme un peu consolée, en sachant
Qu'il conservait de vous, sérieux et touchant. Un souvenir pareil à celui qu'un athée Garde de la prière autrefois récitée Sur les genoux du père, à l'angle du foyer. Pour moi, j'ai le devoir douloureux d'oublier. Je mourrai lentement de ma souffrance intime. Rougissant de l'amour, rougissant de l'estime Dont les miens — ironie ! — eneor m'entoureront, Il va falloir chasser la rougeur de mon Iront, Et, de mon désespoir domptant la violence, Attendre pour pleurer la nuit et le silence.
— Et maintenant, adieu, n'est-ce pas? — Je prévois Que je parle de lui pour la dernière fois ;
Car vous allez partir. Là-bas votre pensée Reprendra sans effort l'habitude laissée. Vous prirez pour celui qui n'est plus, et, qui sait ? Pour celle dont l'amour d'abord vous offensait, Mais s'est fait pardonner, puisqu'au vôtre il ressemble. Un mot encore, avant de n'être plus ensemble. J'accomplirais bien mieux mon pénible devoir Si je pouvais encore une fois vous revoir. Après, je rentrerai dans ma tristesse affreuse Et je m'efforcerai d'oublier, malheureuse,
Combien il fut aimant, bon, noble, triste et beau. — Dites ! Rien qu'une fois ?
BERTHE
Demain, sur son tombeau.
Septembre 1869.