SCENE IV
Évoquant le passé sombre et les morts eux-mêmes.
— Enfant, n'écoute pas cet homme, si tu m'aimes !
DANIEL
Marthe, vous vous trompez; et je ne doute pas Du calme et vrai bonheur qui vous attend là-bas. Vous me connaissez trop pour croire que je mente. Partez. Le ciel est pur et la mer est clémente ; Vous avez le bon vent et le flot régulier. Partez. Le nouveau Monde, au sol hospitalier, Où vous irez, conduits par la brise docile, Vous garde ses déserts immenses pour asile Qui, dans la solitude, au soleil assoupis, N'attendent qu'un colon pour se charger d'épis, Et ses plaines sans fin et jamais parcourues Où l'on trouve de l'or au sillon des charrues. C'est là qu'est le bonheur. Aussi, je vous le dis, Partez. Vous trouverez là-bas un paradis.
— Pour un homme pratique, et qui compte, et qui s'aime, La patrie est le champ qu'on laboure et qu'on sème,
Et c'est un sentiment très stupide et très vieux De s'attacher au sol où dorment les aïeux. Et puis, que quittez-vous? une France frappée, Qui saigne en s'appuyant sur un tronçon d'épée. Fuyez. Vous resteriez ici clans un enfer.
Avec une profonde tristesse.
Nous sommes arrivés à notre âge de fer, Et ce pays descend une fatale pente.
Espérer qu'il s'arrête un jour et se repente, Nourrir cette sublime et folle illusion Qu'il redevienne encor la grande nation, Qu'il se relève enfin, je ne l'ose plus guère. Hélas! ce que j'ai vu dans la dernière guerre M'a souvent fait penser que j'avais trop vécu, Et, dussé-je irriter ta rage de vaincu, Peuple qui dans l'orgueil et le mal persévères, Tes fils sauront de moi les vérités sévères. Oui! lorsque dans l'école ils viendront se ranger Et sur nos grands malheurs d'hier m'interroger, Il faudra que leur maître accablé leur raconte Qu'il a pleuré du sang et sué de la honte. Il faudra qu'il distingue, en sa ferme équité, De ce qui fut fatal, ce qui fut mérité ; Qu'il leur dise quel vent d'incroyable folie Souffla pendant six mois sur la France envahie ; Ces chefs et ces soldats se jetant sans raison Le mot de lâcheté, le mot de trahison ; Les factieux, malgré le danger de la ville, Réservant leurs fusils pour la guerre civile;