‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 78 sur 214 · ACTE II, SCENE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE VI

Par une nuit de mai pleine d'étoiles blanches, Un ancien souvenir bien cruel m'a montré Ce bal, au seuil duquel je t'avais rencontré.

JULIEN

J'ai peur de deviner. Ah ! malheureuse !

Écoute !

Ce bal, dont autrefois tu me fermas la route, Ce bal, c'était pour moi l'oubli, l'enivrement... Tu frémis. Je te fais horreur en ce moment. Tu n'oses regarder dans ma vie inconnue. Tu vois ce que je suis loin de toi devenue ! A tes lèvres je sens monter le mot brutal Et tu comprends pourquoi je meurs à l'hôpital !

JULIEN

Arrête !

LOUISE

Ne crains pas que je te les raconte, Ces jours où j'ai connu la misère et la honte. " D'ailleurs je n'ai gardé qu'un souvenir confus

* De ce monde odieux et de ce que j'y fus.

* Elle ne pense plus, la pauvre Heur séchée,

* Au tourbillon qui l'a de sa tige arrachée. Non ! tout ce que je veux dire de cet enfer,

C'est qu'il me dévorait et c'est que, chaque hiver, Je m'y sentais plus faible et plus exténuée, Et qu'il avait cela de bon qu'il m'a tuée.

JULIEN

Ainsi voilà mon œuvre, et je t'entends crier

De douleur, et c'est moi qui suis ton meurtrier !...

LOUISE

C'est la fatalité. Pourquoi gémir contre elle,

Mon Julien? la chose est toute naturelle.

Et, lorsque nous prenons un amoureux, pourquoi

Choisir les jeunes gens nés dans ton monde à toi?

Ils ont un avenir, un nom, une famille,

Un devoir; et tant pis si quelque pauvre fille,

Au lieu de rester sage et de se marier,

Comme elle le devrait, avec un ouvrier,

A voulu se montrer à leur bras, les dimanches,

Parce qu'ils sont bien mis et qu'ils ont les mains blanches.

— On s'aime tout d'abord, franchement, sans détour,

Se croyant l'un et l'autre égaux devant l'amour.

Qu'importe aux jeunes cœurs ce que demain prépare !

Cela dure un printemps; et puis on se sépare

Un jour, en maudissant quelque père irrité;

Et, tristement, chacun s'en va de son côté.

Vous oubliez alors, — du moins, c'est l'habitude.

Page 1