ACTE II, SCÈNE VI
Vingt raisons pour cela : l'ambition, l'étude,
La morale du monde aux faciles pardons;
Mais, lorsque vous montez, hélas ! nous descendons.
* L'avenir a pour vous des jours longs et prospères ;
* Vous pouvez devenir des époux et des pères ;
* — Qui sait? peut-être es-tu, toi-même, marié? —
* Et si l'ancien parfum de l'amour oublié
* Revient, vous rougissez en cachant un sourire.
* Et nous, pendant ce temps !.., Oh ! tiens, je veux te dire,
* Si le sort eût vraiment voulu nous éprouver,
* Comment nous aurions pu, pourtant, nous retrouver. 1 — Ecoute. Dans mes jours de vice et d'infamies,
* Une de celles-là que nous nommons amies
* S'avilit et tomba tellement qu'elle était
* A la merci d'un homme affreux qui la battait.
* Un soir, dans leur taudis, après une querelle,
* Gomme ce scélérat levait la main sur elle,
* Elle prit un couteau qui traînait et frappa.
* Bien qu'atteint près du cœur, cet homme ei'f réchappa;
* Mais la femme, qu'on prit, dut paraître en justice.
* — Faut-il que le malheur ainsi s'appesantisse
* Sur ceux qu'il a déjà si longtemps poursuivis ! —
* Cet homme en noir, assis sous le blanc crucifix,
* Avec la toque au front et l'hermine à l'épaule,
* Celui qu'elle aperçut en sortant de la geôle,
* Ce juge qui devait fixer son châtiment,
* C'était son séducteur et son premier amant !
* C'est horrible !
LOUISE
Je suis au fond du précipice
* Comme elle; mais, du moins, je ne meurs qu'à l'hospice.
JULIEN
* Tais-toi î Ne trace plus ces tableaux révoltants !
* Non, tout n'est pas perdu. Je te retrouve à temps. Oublie, ô mon amour, la misère passée !
Je sauverai ta vie, encore menacée;
Mais je suis très savant, j'ai toujours réussi.
Tu verras. Dès ce soir je t'emmène d'ici.
Oui ! te voilà bien lasse et bien faible, sans doute;
Mais sois tranquille, va, nous brûlerons la route.
Oh ! la chaude berline où tu t'endormiras,
Comme un pauvre petit enfant, entre mes bras !
Dans le temps d'un baiser nous. ferons une lieue,
Nous irons, nous courrons vers la grande mer bleue,
Vers l'azur éternel, vers le midi doré,
Où la vie elle-même est dans l'air respiré;
Et tu t'éveilleras au soleil, dans les roses !
Tu m'entends bien?