ACTE II, SCÈNE IV
— « Dès l'aube, l'échafaud, demain, sera dressé; « Trois hommes y seront, cou nu, les mains liées. « Leurs sentences partout ont été publiées,
« Et de loin, pour les voir, les curieux viendront.
« De ces trois condamnés, les deux premiers mourront.
« L'autre sur le billot viendra poser sa tête,
« L'exécuteur aura la hache toute prête ;
« 11 prendra pour frapper un élan de trois pas. . .
« Mais. . . si tu veux. . . le fer ne retombera pas ! . . . »
11 n'est pas retombé!
SEVERO
Se cacher sous la terre !
DONNA PI A
Oui, me tuer... après!... Oui, j'aurais dû le faire! Mon époux eût vécu, sauvé, sans rien savoir... Mais, avant de mourir j'ai voulu le revoir, Et de ma lâcheté mon amour fut complice. Aussi, quand il revint, échappé du supplice, Et médit, se trompant sur mon cruel émoi, Qu'il n'avait accepté sa grâce que pour moi...
— Je l'aimais tant... J'étais sa chose, son esclave... — Quand je le vis tomber, lui si ferme et si brave,
Dans cette chaise, avec un geste de vaincu, J'ai cru qu'il fallait vivre encore, et j'ai vécu...
J'ai vécu.. . Si mon crime est grand, combien j'expie l Non! Dieu m'éprouve trop, et je deviens impie... Mais, lorsque je jurais de vivre, à mon insu, L'enfant de l'adultère était déjà conçu î
SEVERO
Et, lorsqu'il vit le jour, ce fils de l'adultère, Vous n'avez pas?...
DjONNA PI A.
Pitié ! pitié ! Je suis ta mère.
SEVERO
Pardon... je deviens fou... Mais, depuis un moment.
Il se fait en moi-même un long déchirement;
Un vertige d'horreur du cœur au front me monte,
Et mon sang me dégoûte, et mon corps me fait honte t
Moi, fils de Barnabo ! moi, fils de ce tyran!
Et ce vieillard si bon, ce citoyen si grand,
M'aime comme son fils et croit être mon père!
Il a dans son giron chauffé cette vipère;
Et mes baisers d'enfant, — c'est à faire frémir! —
S'il savait le secret, il voudrait les vomir.
0 vous, si peu coupable et cent fois trop punie,
Pardon! Mais c'est vraiment trop d'horrible ironie
Que le lion aveugle ait pris pour lionceau
Et caresse le fils du loup et du pourceau !