SCÈNE VI
FILIPPO, seul.
Un envieux!... Voilà que le chagrin commence! Il souffre. Pardonnons. Mais, parbleu! c'est clémence De croire qu'à l'ami pauvre et déshérité, Qui n'envia jamais sa force et sa beauté, Un homme trouve un jour le plus mince mérite Sans que son amour-propre aussitôt s'en irrite. Ce serait bien pourtant : être amis et rivaux! Celui-là ne sait pas non plus ce que tu vaux, 0 cœur plein de tendresse et que le monde isole! Mais mon chef-d'œuvre est là qui de tout me console. Pauvre cher violon! Je suis pareil à lui: Instrument délicat dans un informe étui.
Il va prendre, dans une armoire, son violon qui est renfermé dans un étui rouge, et le pose sur la table à droite.
Viens! Je veux te revoir encor, ô mon ouvrage,
Chère création sur qui j'eus le courage,
Moi, l'ouvrier débile et dévoré d'ennuis,
De passer au travail tant de jours et de nuits!
Viens ! de ton sein profond va jaillir tout à l'heure
Le scherzo qui babille et le lento qui pleure.
Sur le monde tu vas répandre, ô mon ami!
Le sublime concert dans ton sein endormi.
Viens ! Je veux te revoir et te toucher encore !
Je n'éveillerai pas ton haleine sonore,
Mais je veux seulement voir mon regard miré
Une dernière fois dans ton beau bois doré;
Car il faut nous quitter pour ta gloire et la mienne.
Mais, dans ta vie, ami, noble ou bohémienne,
Que tu fasses danser le peuple des faubourgs
Ou que devant les grands du monde et dans les cours
Tu frémisses aux doigts des puissants virtuoses,
Moi qui, naïvement, crois à l'esprit des choses,
En te disant adieu je viens te supplier,
Noble et cher instrument, de ne pas oublier
Celui qui t'a donné tes beaux accents de flamme
Et le pauvre bossu qui t'a soufflé son âme!
Il remet le violon dans son étui.
Mais quel enfant je suis! Et puis, non, je me mens A moi-même et j'étouffe en vain mes sentiments.