‹ ThéâtreChapitre 62 sur 191 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

L'ABBÉ

Vous dire : « Monsieur Jean ! » moi!... c'est inadmissible î

Ètes-vous duc et pair?

JEAN, se débarrassant de son attirail de chasse.

Je l'étais, c'est possible.

Aujourd'hui Monsieur Jean est le nom qu'il me faut. Car, depuis que mon père est mort sur l'échafaud, Et depuis qu'en exil et loin de la patrie, Mon pauvre abbé, malgré mon titre et ma pairie, De l'âpre pauvreté j'ai subi les leçons, — Car à Londres, enfin, j'ai servi les maçons, — De bien des vanités j'ai compris la faiblesse.

L'ABBÉ

Vous ne reniez pas le droit de la noblesse?

Non ! mais j'ai bien assez réfléchi pour savoir Que tout droit en ce monde est doublé d'un devoir. Pour avoir trop usé de l'un sans remplir l'autre. Ceux qui portaient des noms fameux comme le nôtre Sont tombés, et leur plainte est perdue en l'écho De ce canon vainqueur qui vient de Marengo. Or, moi, pauvre émigré, qui, rentré dans ma terre, Trouve mes biens vendus et mon toit solitaire

Écroulé; moi qui n'ai, dans ma triste maison, Rien d'intact, si ce n'est cet antique blason; Moi qui dois désormais borner ma perspective Aux trois ou quatre champs de blé que je cultive Et demander ma vie au labeur de mes mains, Je fais très bon marché de tous mes parchemins, Et j'accepte mon sort bravement, sans révolte. A mes anciens vassaux quand je vends ma récolte, Quand je bois avec eux le cidre du marché, Où donc est ma pairie? où donc est mon duché? Jusqu'à des temps meilleurs, mon ami, j'y renonce. Mais comme on trouve ici, sous le lierre et la ronce, Cet écusson ducal qu'épargna la Terreur, De même on trouve encor, dans ce duc laboureur, Le plus beau legs qu'il tient de sa bonne origine : Son honneur qui survit à toute sa ruine!

L'ABBÉ

Ah! courageux ami... Mais rien ne me défend,

Du moins, de vous nommer toujours : «Mon cher enfant! »

N'est-ce pas? comme au temps de votre adolescence?

JEAN, lui serrant les mains.

De grand cœur!

J'ai pour vous tant de reconnaissance!

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