SCENE I
Lorsque — voilà trois mois — nous sommes revenus D'exil, ma nièce et moi, marchant presque pieds nus.
JEAN
Je vous ai recueillis. Bah ! la maison est large.
L'ABBÉ
Et vous nous avez pris tous deux à votre charge, Vous, si pauvre déjà ! . . .
JEAN
Quel beau mérite j'ai !
Le pain sec est meilleur quand il est partagé. — Mais, l'abbé, dans quel but, avec tant d'énergie, Compulsez-vous ici ma généalogie?
Vous dressez donc mon arbre héraldique?
L'ABBÉ
Non, non.
Je veux, pour illustrer à jamais votre nom, Je veux — conception plus grande, plus hardie! — Sur un de vos aïeux faire une tragédie...
JEAN
Je vous reconnais là... Toujours le vieux travers.
L'ABBÉ
Faire une tragédie en cinq actes, en vers.
J'en ai déjà dix-neuf, parfaitement intactes,
Hélas! toutes en vers et toutes en cinq actes,
Que ces comédiens, insolents étourdis,
M'ont osé refuser... jusqu'à mon Faux Smer dis,
Un chef-d'œuvre ! . . . N'importe, ils n'auront qu'à se taire,
Cette fois... Ce sera dans le goût de Voltaire...
Un affreux scélérat qui nous a fait un mal !...
Mais quel talent tragique il avait, l'animal !
JEAN
Ainsi, dans le passé de ma noble famille Vous cherchez un sujet?
L'ABBÉ
Sans doute. Elle fourmille De grands hommes d'État, d'illustres généraux... J'hésite seulement dans le choix du héros.
JEAN, montrant le buste.
Prenez donc celui-ci, l'ami de Henri quatre, Qu'auprès du Vert-Galant vingt ans l'on vit combattre, Et qui mourut, dit-on, de douleur et d'effroi, En apprenant soudain le meurtre du bon roi.
L'ABBÉ
J'y songeais, mais le roi parle un langage ignoble. Ventre-saint-gris n'est pas possible en style noble. Il faut v renoncer.