ACTE III
PAUL
Ma sœur, à laquelle j'ai jugé dangereux de raconter l'histoire, ne sait rien du miracle. Quant à moi, j'ai peur, en détrompant Marie, d'affaiblir sa foi, ce qui nuirait à mon projet de placer Kigérik et son royaume sous la domination d'une pieuse reine, gouvernée elle-même par des missionnaires dont l'influence sera profitable à la France.
JEAN
Cette petite illuminée dans votre ménage vous fera mener une existence de curé!
PAUL
Ma foi, si cela continue... Nous sommes ici depuis hier au soir: ce matin, pendant que nous prenions le café, Marie a entendu sonner la messe. Elle a voulu y assister...
JEAN
Vous l'y avez accompagnée?... L'illustre Moncel, celui de nos savants qui met le plus de singes parmi nos ancêtres, allant à la messe!... C'est drôle!...
PAUL
Ce n'est drôle que pour vous. Les gens de la paroisse me voient souvent le dimanche à l'église du village... En ce moment je trouve un intérêt très vif à guetter chacune des impressions de Marie. Je l'ai vue prier. Ce n'est pas avec ferveur qu'elle s'adresse à Dieu, c'est avec furie... Elle prend par la violence le Tout-Puissant.
JEAN, riant.
Comme un vulgaire Paul Moncel!
PAUL
Au sortir de l'église, j'ai proposé une promenade et nous sommes entrés dans la forêt. Depuis des années, Marie vivait enfermée dans un couvent, et tout à coup elle a retrouvé la sensation des grands espaces. Elle en est restée d'abord tout étourdie: une petite fille qui, après une longue séparation, revoit sa maman, et se débat entre le rire et les pleurs. Et, en effet, Marie était rendue à la nature, sa mère!... Puis la détente!... Le poulain échappé foulant d'une course folle l'herbe des prairies. Elle allait, venait, sautait, dansait, puis son allégresse s'est changée en délire, quand nous avons rencontré des animaux... La forêt, par ici, est très giboyeuse... Autour de nous les lapins déboulaient sous les fougères; au loin dans les coupes, de gros ballons blancs, derrières de chevreuils effarouchés, précipitaient leurs bonds vers l'épaisseur des taillis; devant ce grouillement de bêtes, les instincts carnassiers ressuscitaient... Marie tremblait de passion contenue... A l'heure du déjeuner je l'ai ramenée ici, grisée par la lumière, le parfum des fleurs, les chants des oiseaux, et la vie intense qui émanait des animaux et des plantes.
JEAN
Dieu était loin de sa pensée!...
PAUL
Croyez- vous ?... Dieu est si vaste que, s'en éloigner, c'est souvent le rejoindre.
JEAN
Au moins vous avouerez que la nature occupe ce soir la première place dans le cœur de Marie?