‹ ThéâtreChapitre 160 sur 219 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

PAUL

Rien n'est moins certain, comme vous allez voir... Nous avons dîné de bonne heure, et, au dessert, Marie, qui avait pris ses renseignements, m'a rappelé que nous sommes dans l'octave de la Fête-Dieu. Pendant huit jours, lorsque le crépuscule ramène les paysans au logis, le curé les réunit pour une bénédiction du Saint-Sacrement. Marie désirait assister à l'office et, de nouveau, je l'ai suivie. Dans notre pauvre église il faisait presque nuit; les deux chantres, placés à l'entrée du chœur, beuglaient avec des contorsions ridicules. Pourtant je me sentais attendri... Les êtres simples qui m'entouraient criaient vers Dieu avec un tel accent de sincérité, que dans l'ombre de la nef j'entrevoyais une Présence auguste.

JEAN, riant.

Ah! le poète!...

PAUL

Non, le paysan!... Moi aussi, je laboure un champ très aride, et suis touché lorsqu'un peu d'idéal vient rafraîchir mon âme. Après le Salut, au lieu de regagner directement la maison, nous avons fait un détour à travers la campagne. Le sentier que nous suivions se faufilait entre de hauts seigles dont les barbes nous piquaient la figure, tandis que sous leur couvert les cailles amoureuses martelaient d'ardents appels... Les étoiles s'allumaient une à une... La terre, au contact des souffles tièdes qu'envoyait le ciel, frissonnait d'aise. En marchant je fredonnais le psaume que nous venions d'entendre:

Laudate Dominum de cœlis,

psaume qui renferme une originale exhortation aux mon-

tagnes, vallées, collines, aux hommes et aux anges, aux animaux, y compris les cétacés qui habitent les abîmes des mers, à louer le Seigneur.

De toute la plaine s'élevait comme une clameur contenue accompagnant ma voix... Marie s'est retournée et j'ai lu dans son regard qu'elle aussi percevait le cantique des blés et des futaies. En approchant de mon parc, nous avons longé un pré où pâturait le troupeau du fermier, et nous sommes restés un instant à considérer les jeux d'une vache avec un jeune taureau. Pour commencer, la vache, par petits coups amicaux, cognait de son front l'adversaire, lequel accueillait mollement ses avances et faisait mine de s'éloigner; mais alors la vache lui barrait le passage et, où qu'il se tournât, mettait sa croupe en travers... Le taureau, trop enfant pour apprécier, reculait... Quant à sa compagne, elle ne jouait plus... Peu à peu, elle se transformait en vache enragée... Ses coups de corne devenaient rudes : « Tiens, voilà pour toi que je prenais pour un taureau, et qui n'es décidément qu'un veau!...» Marie démêlait aussi bien que moi le sens de ce petit drame qui nous en rappelait un autre. Elle n'a plus levé les yeux sur moi, et nous sommes rentrés silencieux à la maison.

JEAN

Hé! Hé! ce mélange de haute pieté et de joie de vivre rend la jeune personne assez inquiétante...

PAUL

Raison de plus pour que j'aie grand soin de ménager sa foi. D serait imprudent de la priver de ce soutien.

JEAN Au point de vue moral vous avez sans doute raison.

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