ACTE I
RÉGINE
Tu ne le connais guère!... Je lui demandais de m1 épouser. Il a refusé net. En dépit de la morale courante, il prétend qu'un mari entretenu par sa femme est déshonoré... Tu parles!... Exaspérée, j'ai répondu: « Déshonorez-vous carrément, je vous jure que mon amour n'en sera pas amoindri... Est-ce que, si je venais me jeter à vos pieds, flétrie, déchue, vous auriez le courage de me repousser?... » Cette question a produit sur lui un effet déconcertant. D'abord, une explosion de sentiments exquis... Il voudrait que je fusse misérable et vilipendée pour être moins indigne de moi... Dans ma bouche, cela paraît un peu égoïste, mais, dans la sienne, c'était tendre et touchant au possible... Oui, s'est-il écrié en terminant, si je pouvais vous conquérir par un dévouement inouï, je vous ferais mienne au prix de mon honneur et de mon sang.
Sentiments admirables qui ne mènent à rien, puisque tu n'as besoin ni de son sang, ni de son honneur.
RÉGINE
Cette prodigalité de douces choses me faisait cependant un plaisir que je ne songeais pas à dissimuler... Mon contentement a mis le feu aux poudres. Soudain une idée méchante lui a traversé l'esprit et tu ne peux pas t'imaginer les gracieusetés qu'il m'a servies!... Ironiquement il m'a complimentée sur l'art prodigieux avec lequel je l'avais conduit au point que je souhaitais. Puis sur le ton d'un homme qui fait un sublime effort de volonté, il a déclaré qu'il m'épouserait. «Soyez tranquille, je tiendrai mon engagements a-t-il répété comme pour me rassurer...
LOUISE
Rassurer contre quoi?...
RÉGINE
Eh! que sais-je?... Il a prétexté qu'il se trouvait à bout de forces pour filer sans autre explication. Au moment de sortir, il m'a priée d'aller chez lui demain et de lui dire une bonne fois la vérité, si douloureuse qu'elle puisse être. C'est absolument fou!... Je n'ai pas menti une seconde... Pourquoi m'accuse-t-il de faire l'innocente et d'être pressée d'arriver à une solution?
LOUISE
Il a dit pressée?
RÉGINE
Dit et répété sur tous les tons... Il avait l'air, en prononçant ce mot, de trépigner sur moi.
J'y suis! C'est simple comme bonjour! Suppose que toi et moi prenions le thé chez une amie et qu'un monsieur bien informé raconte l'histoire suivante: «Le jeune Z... faisait la cour à M116 X... Ils semblaient fort occupés l'un de l'autre, mais pas une parole décisive n'avait été échangée. Un beau soir, Mlle X... court chez le jeune Z..., résolue à tout. Elle surprend Z... en galante compagnie et s'éclipse. Le lendemain elle apprend que Z... est ruiné, a voulu se suicider, s'est raté, et reste sur le pavé, misérable, ridicule, réduit à coucher sous les ponts. Que fait Mlle X... ? Sans hésiter, sans perdre une seconde, elle supplie Z... d'accepter sa main. Un point, c'est tout!» Le monsieur bien informé se tait. Autour de lui, il n'y a qu'un cri...