ACTE IV
PAUL
Marie, autrefois je t'ai prévenue que je travaillais à te préparer un brillant avenir... Je vais te dire lequel... Tu sais que depuis la mort d'Abéliao, Kigérik est roi des Amaras. J'ai toujours gardé d'excellents rapports avec ce prince, ainsi qu'avec son ministre Totilo, et j'ai employé mon influence à ton profit. Kigérik, sincèrement résolu à civiliser son peuple, désire s'adjoindre une collaboratrice en épousant une femme très cultivée. Je t'ai désignée. Tu conviens. La grande nouvelle que j'avais à t'annoncer, c'est que Totilo est à Paris. J'attends sa visite.
MARIE 11 vient me chercher pour m'emmener là-bas?
PAUL Oui, Marie.
MARIE
Il exécute un vieux projet... N'y changerez-vous rien sachant que je vous aime ?... Me conseillez-vous de partir ?
PAUL
Je regretterai beaucoup ma fidèle élève... Mais ta présence aux côtés de Kigérik favorisera des intérêts qui me sont plus chers que tout!
MARIE
Quels intérêts?
PAUL
Ceux de la France... Pour, tes futurs sujets, tu seras la Française... Ton orgueil exigera que le roi, ton mari, fasse passer notre nation avant toutes les autres.
MARIE
Ainsi, en travaillant à mon éducation vous n'avez eu qu'un but: forger un instrument de conquête?...
PAUL
Si mon pays gagne à ce que tu sois une grande reine, tu feras de ton côté une assez bonne affaire...
MARIE
Je ne sais pas mon âge... De ma sauvage enfance me reste un souvenir confus... Je me vois, toute petite, trottant sur les talons d'une femme qui est ma mère... Quand nous nous reposons, elle m'abrite sous elle contre le froid et les rafales, à moins qu'un homme ne l'appelle... Alors, subitement hargneuse, elle me repousse, et, tapie à l'écart, j'assiste à ce qui a lieu. Insensiblement je m'habitue à me passer d'elle. Un jour, à l'époque où ma gorge commence à poindre, une querelle furieuse met en émoi tout le campement. Un homme couvert de sang m'empoigne par les cheveux, m'entraîne hors du camp et me renverse sur la roche. Depuis, je change souvent de maître au hasard des batailles. Esclave et bête de somme, je parcours les environs à la recherche d'un butin. Au retour d'une de ces expéditions, je tombe dans le piège d'où vous m'avez tirée. Voilà l'histoire d'une fille sauvage... non!... de tous les sauvages de ma tribu. On dirait que tous, mâles et femelles, nous nous partageons une âme unique, très indigente... Dans mes souvenirs de ce temps-là, rien que des faits matériels. Ma vie intérieure n'a pas de passé! Dans cette vie, tout à coup, on introduit une religion qui attribue aux moindres actes une valeur morale et me donne une volonté. Je ne flotte plus au gré des impulsions.
J'acquiers la pudeur. Corps et âme, je suis enfin en possession de moi-même. Un peu plus tard s'ouvre mon intelligence. Moment sublime que je vous dois. J'ai la même impression que si, du haut d'une montagne, vous me révéliez subitement l'univers. Un enfant qui vient au monde n'a pas conscience de naître, c'est-à-dire d'entrer en communication avec tout ce qui existe. Cela se fait insensiblement, pendant des années. Moi, auprès de vous, je suis vraiment née vers l'âge de vingt ans, avec la conscience de naître!... Aussi quelle inondation de beauté s'est engouffrée d'un seul coup dans mon esprit, comme un grand flot lumineux!... Songez que même la nature, au milieu de laquelle j'ai passé mon enfance, je ne l'avais jamais vue! Les paysages sont nouveaux pour moi!... Ce qui est également nouveau, c'est que j'ai un cœur!... Autrefois je me sentais attirée... Dispensez-moi de dire par quoi... A présent j'aime!... Mon maître, lorsque vous pensiez travailler à l'éducation d'une reine, vous formiez une amante!
PAUL Je ne vois pas comment.
MARIE
Pendant les années où j'ai vécu abîmée en Dieu, j'appartenais tout entière à l'amour. J'étais l'épouse chérie du Christ. La Vierge Marie était ma mère adorée. Un ange gardien, la nuit, veillait à mon chevet, le jour guidait mes pas, comme un grand frère. Mes actions venaient du cœur et recevaient l'accueil d'un divin cœur. Puis j'ai découvert qu'il n'y a pas de Dieu, mais aussitôt vous avez proposé à ma tendresse les grands hommes. Pour me les faire
aimer, vous m'avez introduite dans l'intimité de leurs œuvres. J'ai pleuré d'admiration devant les merveilles où palpite la sublime détresse humaine. Mais toujours, partout, musique, tableaux, drames, romans, m'ont représenté l'amour, ont exalté sa noblesse et son mystère, m'ont appris qu'il est seul capable d'arracher nos âmes à la mortelle solitude. Et vous osez prétendre qu'une éducation qui, du commencement à la fin, m'a environnée d'une atmosphère embrasée d'amour, ne préparait pas une amante?
PAUL
Marie, tu n'as pas saisi le secret de ma méthode, Laissemoi te le révéler. J'ai été parrain d'une fillette, appelée Marthe. Quand elle avait trois ans, on me l'a un jour confiée pour une promenade et j'ai entrepris de la faire grimper jusqu'au sommet d'une colline boisée, assez haute. Ce n'était pas une mince besogne: Trois ans!... Nous n'étions pas à mi-côte qu'elle geignait déjà, demandait à rentrer, devenait insupportable: j'étais au bout de mes talents de bonne d'enfant. Soudain un coucou se met à chanter sur le sommet. Aussitôt la figure de Marthe s'éclaire: — Écoute le petit coucou!... Et moi je réponds: — Il est là-haut, le petit coucou!... Maintenant elle trépigne d'impatience. Sa menotte s'accroche à ma main pour me tirer vers la hauteur... Chaque fois que l'oiseau chante, sa figure s'épanouit. — Nous allons voir le petit coucou!... Et moi, comme un écho: — Oui, oui, voir le petit coucou!... Les larmes me viennent aux yeux à observer ce visage candide qui, levé vers moi, resplendit d'une confiance vieille comme l'humanité! Il me semble que j'emprunte la voix de je ne sais quel destin cruel pour ajouter une fois de plus: — Oui, oui, là-haut le petit coucou! Tout de