ACTE V
MARIE
Ainsi vous espérez que je vais tolérer autour de moi l'infâme comédie de la vie éternelle?
MAXIMIN
Ne traitez pas de comédie la plus redoutable des réalités... Dieu est au ciel et nous jugera!...
MARIE
J'ai cru cela!... On m'a élevée en vue d'une éternité bienheureuse!... Au couvent, j'ai assisté à l'agonie d'une de mes compagnes qui m'a dit au revoir avec un sourire de fête... Pendant des années je me suis sevrée de tous les plaisirs, pour être digne du chœur des anges au milieu desquels je voyais déjà ma place marquée .. Et tout à coup, le réveil!... Plus de Dieu!... Plus d'âme immortelle!... Devant la mort, l'homme de génie et le chien sont, j'allais dire égaux... Mais non, pas même!... Le chien meurt et ne sait pas qu'il meurt, tandis que notre dernier râle, sur le seuil du néant, est un cri d'épouvante. Ces idées empoisonnent ma vie!... Jusque dans les bras de mes amants, elles me déchirent. On ne se console pas d'avoir perdu l'éternité!... On ne pardonne pas à ceux qui nous ont envoyés courir derrière la funeste beauté du divin mirage!... Vous, les prêtres, qui par vos impostures avez fait de moi une misérable égarée, je vous hais!... Comprenez, à présent, mon Père, pourquoi votre tête est mise à prix!...
MAXIMIN
Vous démontrez précisément que je ne suis pas un imposteur lorsque vous constatez que l'homme qui meurt est plus à plaindre que le chien qui crève. Si l'intelligence
n'est en nous que l'annonciatrice du néant, elle est de toutes les infirmités la plus atroce ; si elle est clairvoyante jusqu'au delà de la tombe, elle est le plus précieux des dons... Nous avons le choix: ou maudire notre esprit qui nous réduit à envier la brute, ou le suivre dans ses grandes envolées vers un avenir sans bornes. Mon choix est fait: j'ai l'orgueil de mon intelligence et suis fier de monter où ses ailes me portent.
PAUL, à Marie.
Supprime du passé de l'humanité ce que sa foi en une vie future lui a valu et tu anéantiras du même coup la plupart de ses chefs-d'œuvre, tu embrumeras ses horizons, tu rétréciras ses sentiments. Nos âmes façonnées par le surnaturel ont fait de lui leur nature. La religion couve sous notre langage, s'affirme, malgré nous, par nos mots, et chassée de nos cœurs chante encore sur nos lèvres...
MARIE
Chante le mensonge!... Souvenez-vous de m'avoir dit: — Aucun œil n'ayant contemplé Dieu, nous ne concevrons jamais Dieu, et le doigt du prêtre qui se tend vers lui te montre un homme!...
S'il te montrait Dieu tu tomberais foudroyée... Te crois-tu donc de taille à fixer un regard d'aigle sur l'Infini?... Celui qui sort d'un antre obscur a besoin de cheminer sous un feuillage d'abord touffu, puis toujours plus transparent et léger, pour s'accoutumer à soutenir l'éclat du soleil. C'est à l'ombre des Églises que l'homme, échappé des cavernes, s'exerce à lever ses regards enténébrés vers