ACTE I y
RÉGINE, se jetant à son cou.
Oui, j'ai un affreux chagrin!... Je t'en supplie, viens à mon secours, protège-moi contre cet infâme!
LOUISE C'est de Bréan que tu parles?... Le malheureux!...
RÉGINE
Ah! l'ignoble individu!... Comment ai-je pu l'aimer à en perdre la tête!... Cela te va bien de le défendre, toi sa complice!... Oui, parfaitement, complice!... Orpheline, seule au monde à vingt-deux ans, je n'avais que toi pour me diriger... Je tombais bien!...
LOUISE
Ne t'ai-je pas avertie que de fâcheuses histoires couraient sur le compte de Bréan?... Qu'il était en train de perdre sa fortune, faisait une fête insensée, tout, enfin?...
RÉGINE
Mais tu avais soin d'ajouter qu'il ne fallait pas se détourner de lui: une œuvre de rédemption à remplir!... Être son ange gardien? Merci!...
LOUISE
En dépit de ses égarements, j'étais certaine que Bréan, de son côté, t'aimait passionnément... Je ne suis pas une apprentie, je distingue cela du premier coup d' œil, et je trouvais sage de fixer ton attention sur un homme certainement épris de toi, car tu es tellement nerveuse, tu as l'emballement si facile...
RÉGINE, ironique.
Que je me jetterais à la tête du premier venu?...
LOUISE
Non, mais tu serais à l'occasion d'une imprudence extrême. Toute petite fille déjà tu tombais facilement amoureuse des hommes qui s'amusaient de tes coquetteries d'enfant, et tu le montrais sans l'ombre de pudeur. Avec une imagination pareille on est capable des coups de tête les plus extravagants. Enfin je raisonnais comme une romanesque cousine qui, pour son propre compte, a puisé bien des consolations dans les âmes de mauvais sujets. Cela me rendait pour Bréan d'une indulgence extrême. J'espérais que par lui tu aurais tôt ou tard la révélation du grand amour, celui qui remplit une existence... Pour nous autres femmes, c'est tout!
Depuis des mois, Bréan devait bien voir que j'étais folle de lui, puisque tu t'en apercevais, toi!... Je n'allais pas à un thé, à une partie de tennis,' à un bal, sans le voir accourir, esclave, en apparence, de mes moindres caprices... en apparence, car, en réalité, il s'obstinait à me refuser ce que, dans le secret de mon âme, je mendiais: l'aveu définitif qui ferait de lui mon fiancé." Visiblement il me rendait tendresse pour tendresse; tout, dans son attitude, dans sa façon de me parler, de me guetter, de me suivre, trahissait l'amoureux, et cependant il ne se déclarait pas... J'attendais... Je me desséchais... Rien, rien, rien!... Hier, dès mon entrée chez les Frécourt,il s'est, comme d'habitude, emparé de moi. et je n'ai plus vu que lui... Après quelques danses.il a manœuvré pour m'attirer dans un coin tranquille